Pornocratès dans tous ses Etats

En décembre 1878, il y a près de 140 ans, Félicien Rops (1833-1898) écrivait : « Une grande femme nue sur une frise, les yeux bandés, conduite par un cochon ‘à queue dorée’. Voilà l’oeuvre et elle a pour titre : ‘Pornocratia’. »

Autour de ce dessin qui participa à  la réputation de l’artiste namurois, le Musée qui lui est consacré, à Namur, nous propose, jusqu’au dimance 13 mai, l’exposition temporaire « Pornocratès dans tous ses Etats », en collaboration avec l’ « Administration générale de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles », dans le cadre de l’ « Année européenne du Patrimoine culturel. »

Oeuvre que d’aucuns consid§rent comme le point de départ du symbolisme belge, alors que d’autres évoquent son caractère surréaliste, exposée en 1886 lors du « Salon du Groupe d’avant-Garde des XX », à Bruxelles, la  « Pornocratès » n’y passa pas inaperçue au point que des visiteurs indignés demandèrent au bourgmestre de faire retirer le dessin« J’ai fait la trouée dans l’hypocrisie de notre temps, voilà tout », écrira son auteur !
C’est sans conteste l’une des oeuvres les plus connues de l’artiste qui en dessina plusieurs versions, de dimensions différentes. « J’espère que c’est moral ! », dira-t-il encore en parlant de ce couple étrange unissant une femme à moitié nue et un cochon à la queue dorée.
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« Pornocratès »/Félicien Rops/1878/75×48 cm
Le « Musée Félicien Rops » nous présente en ces mots l’oeuvre orignale, réalisée en 1879 : « Une femme de profil, au port altier, seulement vêtue de bas noirs ornés d’une rangée verticales de fleurs roses et rouges, retenus par des jarretières bleues, de longs gants noirs, de bracelets dorés, d’une large ceinture dorée avec un gros noeud bleu, d’un collier bleu, de boucles d’oreilles bleues, d’un chapeau noir à plumes, de deux roses blanches dans les cheveux et d’un bandeau en voile blanc sur les yeux, se dirige vers la gauche, tenant en laisse un cochon. Trois angelots aux poses lascives voltigent devant elle, sur fond de ciel clair. Sous les pieds de la femme, une frise représente par des angelots l’allégorie de la sculpture, de la musique, de la poésie et de la peinture. En-dessous de ce registre, s’étend une frise décorative avec le mot « PORNOKRATES »écrit en caractères grecs. »

 

Dans la première salle, proche de deux des aquarelles sur papier de l’artiste namurois, l’une réalisée avec du crayon et de la gouache, l’autre avec du crayon, du pastel et de la craie, nous trouvons un extrait à sa lettre à Jules Noilly, datée de 1878, le premier écrit évoquant ce dessin : « Je viens de terminer et je crois d’une façon assez heureuse, une grande étude de femme d’après mon nouveau petit modèle, que j’ai eu la cruauté de faire poser par 8 degrés sous zéro, nue comme la vérité. L’art rend féroce. »

A l’opposé, lisons cet extrait d’une autre lettre, celle-ci adressée à H. Liesse, janvier 1879 :, »J’ai fait cela en quatre jours dans un salon satin bleu, dans un appartement surchauffé, plein d’odeurs, où l’opopanax et le cyclamen me donnaient une petite fièvre salutaire à la production et même à la reproduction ». Ainsi, remarque-t-on sa manipulation, selon la personne à qui il s’adresse, passant de« 8 degrés sous zéro » à « un appartement surchauffé »,  comme lieu de création de son oeuvre originale, l’identité et l’âge du modèle, évoluant d’une lettre à l’autre.

Le 20 février 1879, il écrit à son collègue artiste verviétois « Mars » (Maurice Bonvoisin/1849-1912) : « Le dessin représente une famme nue, quart nature, se détachant sur un ciel bleu foncé parsemé d’étoiles et des amours – trois amours qui volent en s’enfuyant à tire d’ailes, la femme, les yeux bandés est conduite en aveugle par un cochon. C’est intitulé ‘Pornocratie’. Sous la frise, les petits génies des Beaux-Arts courbent, en gémissant, la tête. La femme est chaussée et gantée de noir. C’est philosophique en diable et moral cette flétrissure du veau, non je veux dire du cochon d’or. Au fond, je me fiche naturellement les plus franchement du monde des ‘idées philosophiques’ et je n’ai d’autre idée que de peindre ‘mot à mot’ une belle fille qui, pour réjouir mes bons yeux de peintre, s’était campée nue devant moi, en gardant ses bas de soie, ses gants noirs et son ‘Gainsborough’ : c’est un peu classique, mais la fille est un modèle classique et je fais ce que je sens. »

 

Dans la seconde salle, plus lumineuse, cette exposition-dossier nous présente, pour la première fois, 20 états de la gravure en couleurs réalisés, en 1896, par Albert Bertrand, superbement restaurés par le Service du Patrimoine de la Fédération Wallonie-Bruxelles, présentant ainsi différentes étapes de cette technique d’impression colorée, une  mises en imagesréalisée par la Cinémathèque de Bruxelles.
Jacques Charlier
« Novissima Verba »/Jacques Charlier/2000/120 x 90 cm
Pour évoquer la modernité toujours actuelle de « Pornocratès », dans cette même salle, nous la découvrons vue par le photographe liégeois Jacques Charlier (°1939), qui, à Eupen, en 2000, actualisant avec force  l’oeuvre de Félicien Rops, la met en scène avec son mannequinLaurence Mukendi, pour réaliser sa photographie qu’il nomme : « Novissima Verba », une vitrine nous présentant différents objets qui furent portés par ce mannequin à cette occasion, ce photographe présentant « Pornocratès »
comme étant « l’une des oeuvres les plus érotiques de l’histoire de l’art européen du 19ème siècle, … nullement émoussée oar le temps », ajoutant : « A l’heure où Rops est réhabilité et fait partie de l’imagerie de la Ville qu’il déstestait, on ne peut que s’interroger sur le bien fondé de cette reconnaissance grandissant sur le tard. »
Avec l’Hennuyer Pol Bury (1922-2005), nous trouvons, à l’étage15monotypes numériques sur papier marouflé sur toile, chacun de 27 x 19 cm, réalisés en 2002, sous letitre « Les Ramolissements », où il déforme artistiquement ses  sujets, tel qu’il le fit pour la « Vénus de Milo », la « Statue de la Liberté », le Président Mao Tsé-Tung et le Pape Paul VI.

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« Les Ramolissements »/Pol Bury/ 2002/27 x 19 cm
A noter, encore, une oeuvre de Jacques Lennep, avec deux photos et un texte : « L’artiste est un cochon. Il avale tout. Et en art, tout est bon », ainsi que, mettant en valeur les ateliers organisés par le Muséetrois créations d’enfants de 6 à 12 ans, réalisées à l’occasion des « Journées du Musée. »

Derrière une tenture, présentée tel un tableau en hauteur, notre attention est retenue par le court-métrage, d’environ sept minutes, réalisé, en 2017, par Antoine Roegiers (dont le court-métrage d’animation « Les 7 Péchés capitaux » a été présenté dernièrement au « Musée provincial des Arts anciens du Namurois -Trésor d’Oignies »)  mettant, ici, en mouvement la « Pornocratès, la Dame au Cochon » de Félicien Rops, ainsi que ses différents états proposés par Albert Bertrand.

Par ailleurs, deux vidéos s’offrent à notre attention, l’une présentant de courts extraits de deux émissions de la « RTBF », l’un d’eux nous rappelant qucette oeuvre illustrait le générique de « Tout ça ne nous rendra pas le Congo »et l’autre – tentant à nous rappeler que Félicien Rops fut, aussi, un brillant caricaturiste – de bien amusantes carricatures contemporainessignées, notamment, parPierre Kroll, qui nous révèle, ici, une « Pornocratès » passant sa langue sur ses lèvres, avec gourmandise, évoquant la charcuterie, son cochon nous rappelant que « la charcuterie est cancérigène ».
… Sur ce même petit écran, amusons nous à regarder d’autres caricatures, telle celle nous montrant un cochon ayant la tête de « Dodo la Saumure » (Dominique Alderweireld), ou encore, publiée par« Trends », en 2010, celle d’Yves Leterne, sa « Pornocratès » ayant, ici, la tête de Marianne Thyssen, sans oublier celle évoquant le film documentaire belge « Ni Juge, ni soumise » (YvesHinant Jean Libon), « Pornocratès » étant, ici, Anne Gruwez, la juge  d’instruction bruxelloisetirée par sa … « 2 CV », habitée de quelques gorets
A une époque où l’informatique n’existait pas, il était courant que les artistes, dont Félicien Ropsillustrent leurs lettres de l’un ou l’autre de leurs dessins, ainsi la lettre de Charles Van Lerberghe àGrégoire Le Roy, en 1886, présentée dans la première salle, avec, dans son entête, deux croquis superposés, , réalisés à l’encre et au paste
Lettre de C. Van Lerberghe à Grégoire Leroy/1886
Parmi les extraits de lettres de Félicien Rops, citons celle adressée à un inconnu, le 08 janvier 1879 : « Je l’ai mise nue comme une déesse, j’ai ganté de longs gants noirs ses belles mains longues, que j’embrasse depuis trois ans, et, là dessus, je l’ai coiffée de ces grands Gainsboroughs en velours noirs, orné d’or, qui donnent aux filles de notre époque la dignité insolente des femmes du 17ème siècle ; et voilà ! ma ‘Pornocratès’ est faite. Ce dessin me ravit ! »
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Autre extrait, celui de la lettre du peintre namurois à Maurice Bonvoisin, datée du 20 février 1879 : « Ce n’est pas un dessin polisson, c’est un dessin un peu cru, voilà tout, à mettre dans son bureau ou son fumoir, encadré avec volets, si l’on veut, pour ne pas effaroucher les yeux des enfants, des jeunes-filles, des femmes qui ne sont pas vertueuses et des hommes sans honnêteté, car j’ai remarqué qu’il y a des malhonnêtes gens qui se blessent de la nudité simple. » 
En 2015, l’Instalation de Jan Fabre
Relevons encore, en dehors de la présente exposition, ce que l’artiste anversois Jan Fabre déclara, lors de son passage au « Musée Félicien Rops », en 2015, à l’occasion de l’événement culturel namurois, organisé en partenariat avec « Mons 2015 », « Rops/Fabre : Facing Time », lui-même s’étant représenté, en trois dimensions, le nez en sang, s’écrasant contre une copie de l’oeuvre deFélicien Rops : « J’ai vu dans Pornocratès l’incarnation de l’imagination, de la subversion, de la sexualité ; la grâce et la force de la femme. Beaucoup d’éléments qui me parlent en tant qu’artiste. Et même aujourd’hui encore, je trouve  Rops tellement singulier, avec une richesse d’imagination aussi provoquante que spirituelle. Rops est clairement en quête d’une sorte de spiritualité physique où le corps et l’esprit forment un tout. » »
« Pornocratès »/Félicien Rops/1879/29 x 18 cm
Ouverture : du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Prix d’Accès à l’Exposition : 3€ (1€50, jusqu’à 11 ans inclus et pour les « Article 27″/ 1€ par étudiant, en groupes scolaires). Prix d’accès à la Collection permanente : mêmes conditions. Prix d’un Billet combiné Exposition-Collection : 5€ (2€50, jusqu’à 11 ans inclus et pour les « Article 27″/ 1€50, par étudiant, en groupes scolaires. Prix du Catalogue (Ed. de la « Province de Namur »/broché/2018/104 p./60 illustrations) : 15€. Sites Web :  www.museerops.be et www.ropslettres.be.
A souligner le prix démocratique du catalogue, qui bien davantage que de nous proposer toutes les oeuvres exposées, reprend nombre de travaux de Félicien Rops, évoquant leurs recherches historiques, voire la mise en résonance de « Pornocratès » avec l’ « Olympia » (1863) d’Edouard Manet (1832-1883), la Ministre régionale de la Culture, Alda Greoli, écrivant « ... la ‘Fédération Wallonie-Bruxelles’ ne pouvait passer à côté d’une reconnaissance de ce dessin comme fleurons de ses collections. Dès 2011, la ‘Pornocratès’ qui avait été acquise en 1984, fut classée comme trésor… »

Et si nous souhaitons admirer l’oeuvre originale de l’artiste namurois, ce trésor de la « Fédération Wallonie-Bruxelles » , il nous faut nous rendre au second étage du Musée, une bien belle occasion de (re)découvrir sa collection permanente
Yves Calbert.
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