Baudelaire-Bruxelles, à la Maison du Roi

Ouverte dès le 07 septembre, l’intéressante exposition « Baudelaire-Bruxelles » nous attend jusqu’à ce dimanche 11 mars inclus, sur la Grand’ Place, au « Musée de la Ville de Bruxelles », sis au sein de la « Maison du Roi ».

Déclinée en sept sections, cette exposition nous permet de parcourir l’expérience de Baudelaire àBruxelles, entre 1864 à 1866, nous aidant à découvrir l’histoire de la capitale fédérale au 19ème siècle.

La première section nous accueille, alors que nous gravissons les escaliers de la « Maison du Roi », les mots du poète,  décrivant son malaise et son dégoût de Bruxelles, étant reproduit sur un mur, au bas de l’escalier : « Dois-je remecier Dieu de m’avoir fait Français et non Belge », « Bruxelles est ce que nous appelons un trou, inofensif. Un trou plein de mauvaises langues », « Une capitale pour rire. Une grotesque capitale. La capitale des singes. Une capitale de singes », « L’Enfance, jolie, presque partout, est, ici, hideuse, galeuse, crasseuse, merdeuse », …
La deuxième section est consacrée à ce qu’était notre capitale à l’époque de Baudelaire, avant que de grandstravaux urbains n’y soient entrepris. L’occasion de découvrir ce qu’était le haut de la Ville de Bruxelles, il y a 155 ans, grâce au tableau intitulé « Percement de l’Avenue Louise », peint par Paul Van Dervin (1790-1871), les travaux pour relier la Ville à son Bois de la Cambre, via l’Avenue Louise, s’étant déroulés de 1860 à 1866.

La Senne est l’objet de la troisième section, cette rivière étant devenue, au fil des siècles, un authentique égoût à ciel ouvert, l’occasion de la voir telle qu’elle était avant son recouvrement, grâce, notamment, à des photographies de Louis-Joseph Grémar (1819-1873) et des tableaux de Jean-Baptiste Van Moer (1819-1884). Baudelaire écrit : « Parmi les choses sales : la Senne, qui ne pourrait tant ses eaux sont opaques réfléchir un seul rayon du soleil le plus ardent. » Quant aux artistes peignant la Senne ou d’autres sujets, il ajoute : « J’ai vu, à Bruxelles, des choses extraordinaires. Des peintres qui n’ont jamais regardé une gravure d’après Raphaël et qui peignent un tabeau d’après une photo

graphie. »

Dans la quatrième section, Baudelaire nous racconte la vie quotidienne bruxelloise, nous offrant un témoignage précieux des moeurs locaux, des charettes à chiens aux maisons closes, en passant par la bière « Faro » (titrant 4,5 % d’alcool, étant obtenue à partir de bière « Lambic » et de sucre candi)… Une belle occasion d’évoquer son ami  namurois Félicien Rops (1833-1898), avec, notamment, « Le Conseil de Révision », réalisé au crayon et à la pierre  noire (16 x 13 cm). Sur ce peintre, il écrit : « … dont le talent est haut comme la Pyramide de Chéops. » … A  noter que lui rendant visite à Namur, c’est au sortir, à ses côtés, de l’église St.-Loup – qu’il décrivait en ses termes : « Merveille sinistre et galante, (elle) diffère de tout ce que j’ai vu des Jésuites » -, que Baudelaire tomba, perdant connaissance, atteint d’aphasie, un mal qui devait l’emporter…
Quant à l’auteur de « Cinq Jours avec Charles Baudelaire« , Georges Barral (1842-1913), il nous confie : « Baudelaire me glissa à l’oreille, c’est la coutume, à Bruxelles, toutes les soirées finissent dans un étabilssement de tolérance. »

« La Marchande de Cerises »/Van Ginst © Musée de la Ville de Bruxelles

Dans son pamphlet « Pauvre Belgique », quelque peu virulent et insolent, non publié de son vivant, d’où sont extraites la plupart des citations reprises dans l’exposition, il écrit encore : « On dit que chaque ville, chaque pays a son odeur. … Le Cap sent le mouton. Il y a des îles tropicales qui sentent la rose, le musc ou l’huile de coco… Bruxelles sent le savon noir. Les chambres d’hôtel sentent le savon noir. Les lits sentent le savon noir. Les serviettes sentent le savon noir. Les trottoirs sentent le savon noir… »

« Connaissez-vous la paresseuse Belgique, et avez-vous admiré comme moi tous ces chiens vigoureux attelés à la
charrette du boucher, de la laitière ou du boulanger, et qui témoignent, par leurs aboiements triomphants, du plaisir orgueilleux qu’ils éprouvent à rivaliser avec les chevaux ? », demandait Baudelaire, ce qui est fort bien illustré par une toile de Van Ginst, « La Marchande de Cerises ».
Pas loin de cette toile, une série de lorgnons, datant de 1800 à 1913, sont exposés, l’auteur de « Pauvre Belgique » écrivant : « Traits caractéristiques de la rue et de la population, le lorgnon, avec cordon susopendu au nez. »
Entre deux noms d’oiseaux ou injures, l’exposition nous convie à la découverte de la capitale belge des années 1860, avec Baudelaire comme guide, alors que, séjournant à Bruxelles, de 1864 à 1866, il connaît une période d’amertume, de maladie et de dénuement. Néanmoins, comme l’écrit Karine Lalieux, l’Echevine de la Culture, « les textes critiques de Beaudelaire n’en sont pas moins une description précieuse de la vie bruxelloise au 19ème siècle », évoquant, au travers de 250 pièces, la fin du règne de Léopold Ier, la Senne, le savon noir, la bière « Faro », …, à l’époque des premières photographies, … des artistes contemporains, Isabelle de Borghrave et Thierry Bosquet présentant des oeuvres qu’ils ont réalisées en fonction de la présente exposition.
Au sein de la cinquième section, le style baroque, excessif, sensuel et débordant, occupe une place importante dans la vision baudelairienne de la Ville. Les pages qu’il y consacre dans ses notestraduisent son éblouissement, écrivant, entre autres : « La vraie sculpture flamande est en bois et éclate surtout dans les églises. Sculpture non sculpturale, non monumentale ; sculpture joujou et bijou, sculpture de patience », mais aussi, plus poétiquement, concernant l’église du Béguinage : « Délicieuse impression de blancheur. Celle là à toute la beauté neigeuse d’une communiante. Pots à feu, bustes dans les niches, têtes ailées, statues perchées. Coquetterie religieuse. » Plus critique, il écrit : « Un pot et un cavalier sur un toit sont les preuves les plus voyantes du goût extravagant en architecture. Un cheval sur un toit ! Un pot de fleurs sur un fronton ! Cela se rapporte à ce que j’appelle le style joujou. »

Citation de Baudelaire (« Pauvre Belgique ») © Musée de la Ville de Bruxelles

Alors que John Coney nous offre son oeuvre « Beguinage Brussels », l’une des aquarelles de Jacques Carabain (1834-1933) nous montre « La Rue Villa Hermosa », en 1894… Relevons ce que Camille Lemonnier (1844-1913) écrivit, évoquant Beaudelaire déambulant en ce lieu :  » On le voyait, de sa démarché égale, la tête un peu penchée vers l’épaule, mince, fluet, suprêmement distingué, gagner la Place Royale et finalement enfiler le couloir du ‘Prince of Wales’. «

Venons en à la sixième section, qui évoque la Belgique et ses institutions. Aigri et vindicatif, Baudelaire relève tous les défauts de la jeune patrie, dont le Roi, Léopold Ier, qui décédant, en 1865, lors du séjour du poète, sera le principal objet de ses flèches, de même que l’armée belge et la constitution.
Enfin, la septième section tempère la vision noire de l’auteur, avec des contributions de Georges Barral, Victor Hugo, Camille Lemonnier, Félicien Rops, Alfred Stevens, …, ainsi que des photos, lors de la Fête Nationale, en 1865, du « Géant », réalisées par le célèbre photographe « Nadar » (Félix Tournachon/1820-1910), lors d’un évènement de l’aérostatique, au « Botanique », et des dessins de l’ « Hôtel du Grand Miroir », de la chambre où il séjournait (le confrontant, un jour, à la présence d’une chauve souris), oeuvres réalisées par Jean-Jacques Gaillard (1890-1976).
A souligner qu’en 1864, évoquant son pamphlet « Pauvre Belgique », il écrit à Narcisse Ancelle : « Ce livre sur la Belgique est come je vous l’ai dit un essayage de mes griffes. Je m’en servirai plus tard contre la France« , ce qu’il ne put réaliser, décédant même avant d’avoir terminé son ouvrage sur notre pays.
… Relevons encore, par rapport à notre actualité, prônant, à juste titre, l’égalité des sexes, quelques propos deBaudelaire : « Ici, il y a des femelles. Il n’y a pas de femmes », « Les femmes marchent les pieds en dedans. Gros pieds plats. Gros bras, grosses gorges et gros mollets des femmes. Une force marécageuse », « Les seins des moindres femelles, ici, pèsent plusieurs quintaux. Elt leurs membres sont des poteaux qui donnent le goût des squelettes », …
Quant à ce qu’il écrit sur l’amour, à Bruxelles : « L’amour brille par son absence. Ce que l’on appelle amour est une pure gymnastique animale, que je n’ai pas à vous décrire … »
Camille Lemonnier, en 1905, décrit Beaudelaire en ces termes : « Un visage hermétique et halluciné, pincé de
mépris et d’ironie. Le masque avait la beauté foudroyée des mauvais anges… La bouche s’effilait comme une plaie ; le front jaillissait comme une falaise au bord d’un gouffre ; le regard était une épée de diamant noir. De son côté, Georges Barral le dépeint ainsi : « Il est habillé tout de noir, comme un quaker… Son front est large et découvert, légèrement bombé. Ses yeux ont de l’acier l’éclat froid et pénétrant. Son nez est proéminent avec des narines frémissantes. Ses lèvres, minces, avec un pli dédaigneux aux commissures. Le menton, accentué, volontaire. Son visage mat, imprégné de rides profondes, accentuées par ses souffrances physiques, ses angoisses morales ». Quant à Alfred Stevens (1823-1906), il le décrit en ces mots : « C’était un homme très bien éduqué de moeurs douces, mais il aimait étonner… Il adorait les chats, les carressait, puis tout à coup, les prenant par la queue, il les lançait loin de lui. »
Pour conclure, un dernier propos de Charles Baudelaire :« On me demande une épitaphe pour la Belgiquemorte. En vain. Je creuse et je rue et je piaffe. Je ne trouve qu’un mot : ‘enfin’ ! » …
Yves Calbert

 

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