’14-’18 : « Souvenirs de ma Captivité »

(c) D.R./ »RTBF »

Nous voici le 11 février 2018 et il y a 100 ans, nous en étions à 9 mois de l’armistice, tant attendu, de la« Grande Guerre ». Une occasion pour nous, de nous rendre à Jambes-Namur, pour découvrir, à la « Tour d’Anhaive »,  l’intéressante exposition consacrée au « Carnet de Dessins » de Maxime Bourréesoldat françaisprisonnier de guerre, au Camp de Parchim, de 1914 à 1918, alors que ses deux jeunes frères, Maurice et Fernand, perdent la vie en plein combats, respectivement en 1915 et 1916.

Orphelin dès 1907originaire de NormandieMaxime Bourrée (1892-1984) est âgé, jour pour jour, de 22 ans et un mois, lorsque – effectuant son service miltaire de trois ans, depuis 1912 -, au sein de son unité, il se dirige, au départ de Granville, vers la Belgique, dès le 07 août 1914, portant son sac à dos, mal adapté pour cette guerre, d’un poids de … 30 kilos, un sac similaire étant exposé, incluant une gamelle pour quatre personnes et une pince à couper les fils barbelés, de même qu’un petit dessin de l’artiste nous montrant son propre saccroquis qui fut repris, avec celui de sa baïonnette, dans un livret intitulé « Un Fantassin français à Charleroi » (50 pages/15 croquis), édité, à tirage limité, en 1979, un exemplaire d’un collectioneur étant exposé.

Ce jeune français, ayant reçu une rafale de mitraillette dans les jambes, lors du combat d’Arsimont, le 22 août 1914, il reçoit ses premiers soins dans l’église St.-Martin de Tamines, d’où il est le témoin auditif, vers 20h, de l’exécutionde 384 civils taminois, 229 autres étant blessés, plus de 300 maisons incendiées, en représailles, suite au fait qu’un cavalier allemand ait été blessé, selon les Allemands, par un civil, qu’ils considèrent comme étant un franc tireur.

Dans la salle du rez-de-chaussée de la « Tour d’Anhaive », près de ses croquis, du sac à dos et d’un uniforme d’artilleur semblables à ceux qu’il portaient et d’objets trouvés sur le « Champ de Bataile de la Sambre » (dont unrevolver rouillé, retrouvé dans la rivière), une vidéo réalisée par des étudiants en histoire de la « Communauté éducative de St.-Jean Baptiste », à Tamines – replaçant cette foutue guerre dans son contexte historique, des suites de l’assassinat, à Sarajevo, le 28 juin 1914, de l’Archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, et de son épouse -, nous révèle que les civils taminois fusillés furent achevés, à la baïonnette, par des soldats allemands, porteurs d’un brassard de la croix-rouge, des officiers venant ensuite, honteusement, boire de l’alcoolet manger près des corps sans vie de leurs victimes, alors qu’une quarantaine de rescapés périssent noyés dans la Sambre toute proche, ayant tenté d’échapper, à la nage, à l’attention de l’armée occupante.

« Armée coloniale anglaise
– Types Indous »

Après une convalescence de trois mois, à Charleroi, il est envoyé en détention dans le nord de l’Allemagne, par les troupes du Kaizer Guillaume II, où, dans le camp de Parcim, il restera incarcéré durant quatre ans. C’est dans ce camp, où 52.500 prisonniers vécurent, que ce jeune soldat réalise les croquis et aquarelles exposés à la « Tour d’Anhaive ». Parfois dramatiques, parfois humoristiques, ces dessins inédits l’aident à survivre, à s’échapper quelque peu de ette triste vie quotidienne qu’il relate, ainsi, jour après jour. 

A noter que des commentaires du soldat belge Victor Van den Abbelen, ayant été détenu dans plusieurs campslégendent fort bien les dessins de Maxime Bourrée, ainsi, concernant la distraction que s’offrent, le dimanche, les habitants de Parchim : « Faire le tour du camp s’apparente, en quelque sorte à visiter un zoo humain. l’ethnographie et la hiérarchisation des races (chères aux Allemands, à l’époque, ndlr) revenant au galop. »

Concernant les soldats français, il écrit : « Les Français (hélas) encourageaient par leur tenue, les boches à … tenir ! Sales, gouailleurs ou, plutôt, je m’en fichistes, … cela produisait un très mauvais effet sur ceux qui n’avaient pas leur caractère. » Décrivant les Anglaisà l’opposé, il écrit : « Les Anglais, impeccablement dignes d’admiration, quant à la mine et à la tenue. Et ce n’est pas difficile pour eux, le Gouvernement anglais (quelle honte pour notre Gouvernement) leur fait des envois nombreux de vivres, de vêtements, … Aussi, leur ‘mentalité’ fait que, pour rien au monde, ils ne voudraient se montrer ‘shoking’ devant les boches. Et je ne peux que les admirer, car même dans le besoin, ils donnent (et veulent donner) l’impression d’être, encore et malgré tout, dans l’opulence. »

Lisa Lacroix, Bénédicte RochetAxel Tixhon, les auteurs d’un ouvrage de qualité, décliné en deux volumesprésentés dans un coffret« Souvenirs de ma Captivité en Allemagne – 1914-1918 – Carnets de Dessins de Maxime Bourrée », publié aux « Presses Universitaires de Namur », décrivent son travail pictural en ces termes :« Des couleurs pastel, un trait de crayon précis, caricatural et singulier, des portraits, des scènes de vie comme autant de révélateurs pour l’histoire de la ‘Grande Guerre’, le carnet de dessins du soldat français Maxime Bourréenous offre une plongée au coeur des camps de prisonniers, en Allemagne… L’iconographie des camps a, probablement, été abondante mais elle est rarement parvenue jusqu’à nous dans un tel état de conservation et sous cette forme très particulière du carnet qui rassemble et agence l’ensemble des dessins d’un artiste. »

Présente lors du vernissage de l’exposition, sa petite-filleEsther Bourrée, nous confia : « On voit toute une société qui se met en place, avec de petits marchés entre prisonniers, du troc, des échanges. Et puis des moments de détente et d’humour, par exemple quand ils jouent au football… Au total, il est l’auteur de 127 dessins, qui couvrent des thèmes comme la faim, la vie entre soldats, la fraternité, les distractions, la religion, mais aussi la mort. » A souligner que sur ses 127 oeuvres, des barbelés et/ou miradors sont présents sur 37 d’entre elles, témoignant de son manque de liberté, que l’artiste exprime, aussi, à plusieurs reprises par la présence d’oiseaux, qui, eux, peuvent s’envoler … librement !

Dans ce camp de Parchim, situé près de la Baltique, les prisonniers anglaisfrançais, roumainsrusses et serbesétaient détenus, aux côtés de soldats indiens, ainsi que de tirailleurs sénégalaisnord africains etmartiniquains incorporés dans les armées alliées, comme en témoignent certains de ses portraits, exposés dans la galerie entre le donjon et le logis., des portraits qu’il réalisa lors de ses premières années de détention, se centrant, ensuite, sur des scènes descriptives de la vie au camp. 

Algérien

Doté d’un joli coup de crayon, que son compatriote Jaques Tardi (° 1946) – « Grand-Prix du Festival d’Angoulème », en 1985 – ne démentirait pas, lui qui signa plusieurs bandes dessinées consacrées à la cette triste guerre ’14-’18, éditées par « Casterman », tels « Putain de Guerre » ou « Le dernier Assaut »

… Et finalement, fort heureusement, ces horreurs de la guerre, si terriblement décrites par Jacques TardiMaxime Bourrée ne les connaîtra pas, lui qui, néanmoins, fut privé de sa liberté pendant de trop longues années, connaissant, dans la précarité, les rigueurs de quatre hivers successifs, se consacrant, en toutes saisons, à la réalisation de ses dessins relatant si bien les conditions difficiles qu’éprouvaient les prisonniers pour se laver, manger, résister aux brimades, …, sa famille finisant par réunir ses oeuvres au sein d’un « Carnet de Dessins », composé de sept cahiers dont l’original (257 x 207 cm, épais de 38 cm) est exposé dans la salle suivant la galerie, une vidéo, fort soigneusement réalisée, nous révélant, en agrandissements photographiques, son contenu, page après page.

Au sein de vitrines voisines, nous trouvons d’autres oeuvres de Maxime Bourrée, un soldat qui faisait partie des 2 % de détenus détenteurs d’un bacalauréat, des photos de collections privées nous montrant les activités de loisirs pratiquées à Parchim, de l’abbé Drapiercapturé à Sedan, jouant au football, dans l’enceinte du camp, jusqu’aux prisoniers russes dansant aux sons de leurs balalaïkas, en passant par d’autres détenus jouant aux échecs, un jeu de dominos, en boisfabriqué par un détenu, étant exposé. Grâce à des collectioneurs, tels Philippe de RidderEtienne Grandchamps et Patrick Hilgens, nous voyons, aussi, différents objets artisanaux fabriqués par des prisonniers, tels  un verre et un bénitier, réalisés à partir d’une gourde métallique.

A l’étage, de la distraction nous passons à la souffrance, à la faim, notre prisonnier-artiste nous montrant à quel point des Russes, particulièrement défavorisés, ne recevant aucun colis alimentaire de leur Gouvernement ou de leurs familles, se battentcouchés à terre, pour un filet de hareng, la tête dans une poubelle, en quête de restes de nourriture (comme reproduit sur l’affiche officielle de l’exposition) ou, armés d’une canne à pêche, récupérant du pain, dans des … latrinesVictor Van den Abbelen écrivant : « Privés de tout appui de leur patrie, soldats et civils russes … ramassent s’il le faut des têtes de harengs, des épluchures de pommes-de-terre, … mais l’on ne mourera pas de faim. » Illustrant les différentes conditions de vie des prisonniers, une aquarelle montre un soldat français,porteur d’un pain et d’une bouteille, entouré de plusieurs militaires russes, se nourrissant, en marchant, d’une simple assiette de soupe…

… Proche d’une vitrine exposant une gamelle russe en cuivre rouge ayant pu être préservée de la confiscation, le cuivre étant utilisé par l’industrie allemande d’armement, nous trouvons une autre image forte, celle d’un Cosaque crachant sur le solen se lavant, la scène étant décrite en ses termes, par ce même Victor Van den Abbelen : « Le Russe se contente de ‘chauffer’ de sa bouche, un peu d’eau, qu’il crache ensuite dans ses mains et, avec le ‘contenu’, il se frotte, très peu, le bout du nez, s’essuie à même sa capote ou sa couverture et considère que sa toilette est terminée. » 

L’armistice du 11 novembre 1918 étant signé, Maxime Bourrée, enfin libéré, se retrouve au Danemark où, atteint d’une grippe espagnole, il est hospitalisé. Bien soigné par Rigmor Kragh, une infirmière, de sept ans son aînée (ayant falsifié sa carte d’identité, elle lui fit croire qu’il n’avait que deux ans de moins qu’elle), il peut regagner la France, où il est bientôt rejoint par son infirmière danoise, qu’il épouse et qui donne naissance, àParis, en 1920, à des jumeaux, différentes photos de famille, du couple et de leurs enfants, Madeleine etGuyétant exposées à l’accueil, de même qu’une photographie de l’artiste, en 1907, à 15 ans, devant son premier chevalet, alors que, sur le conseil du curé de son internat, il se destinait à la prêtrise…

… Quelle destinée, mais, assurément, quelle « happy end », après quatre ans de captivité, dont témoignent cet étonnant « Carnet de Dessins », dont des copies de différentes pages – les originaux ayant été créés sur du papier vélin épais, de couleur blanche – sont à découvrir à Jambes-Namur, pour quelques jours encore…

Lieu d’Exposition « Tour d’Anhaive », ancienne Seigneurie rurale, où décéda, en 1291, l’Evêque Jean de Flandre, à l’époque où Jambes était une commune de la Principauté de Liège, devenue, depuis 1995, la propriété de la« Fondation Roi Bauduin »Heures d’ouverture : de ce mardi 13 à ce vendredi 16 février, de 13h30 à 17h30 et ces samedi et dimanche 17 et 18, de 14h à 18h. Entrée libreEn vente : ouvrage de luxe, en deux volumes, présentés dans un coffret, les croquis et aquarelles, réalisés avec beaucoup de finese, y étant reproduits « in extenso », avec des commentaires d’historiens ayant sondé et décortiqué le travail de l’artiste normand (Ed.« Presses Universitaires de Namur »/2017) : 50€. Site web : http://www.anhaive.be.

Yves Calbert

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