L’UE de Macron : une Utopie du Siècle Dernier ?

Pierre-Emmanuel Thomann,  Géopolitologue, OPINION

Le discours sur l’Europe du président français Emmanuel Macron à la Sorbonne fut très remarqué pour son lyrisme. Qu’en est t-il du réalisme de la vision exprimée du point de vue de la géopolitique ?

L’objectif général du président est la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique. La nation est un élément escamoté du discours si ce n’est sous un angle négatif avec la critique du  « nationalisme ». On objectera que la notion de souveraineté européenne est périlleuse puisque l’Union européenne n’est pas une nation, et que le principe de  souveraineté réside dans la nation selon la conception française. Les nations européennes peuvent effectivement renforcer leur marge de manœuvre au sein d’un alliance commune, mais ce sont des nations fortes et souveraines qui feront une Europe forte, et non pas un système supranational à la légitimité limitée. Celui-ci aurait toujours tendance à s’aligner sur une vision euro-atlantiste exclusive dictée de l’extérieur, puisque le président conçoit l’UE en complémentarité avec l’OTAN, ce qui entre en contradiction avec le principe d’autonomie stratégique de l’UE.             

Le président souligne avec raison que le fondement de toute communauté politique est la sécurité. Il fait la promotion d’une Europe de la Défense et souligne qu’il manque effectivement une culture stratégique commune car « nous n’avons pas les mêmes cultures, parlementaires, historiques, politiques ni les mêmes sensibilités. » Il oublie pourtant l’élément le plus fondamental à l’origine des cultures stratégiques différentes, la géographie. Comme les nations européennes et leur territoires ne fusionnent pas, c’est un débat sur les priorités géopolitiques nationales qu’il serait judicieux de proposer, sur leur articulation et contradictions, cartes sur table. Des échanges accrus entre militaires, aussi utiles soient t-ils, sont insuffisants.                 

Afin d’assurer la souveraineté européenne, le président propose de maîtriser les frontières.      

La  frontière appartient aux fondements d’une nation pour défendre sa sécurité et son identité.             

Le président fustige les frontières nationales mais fait parallèlement la promotion des frontières européennes.  Or il est illusoire de croire que seules les frontières de l’ UE pourront  efficacement filtrer les flux, non seulement à cause de la géographie de l’Europe et ses frontières très difficiles à surveiller, mais aussi en raison du sans-frontiérisme idéologique très ancré dans les institutions européenne. Un  renforcement simultané des frontières nationales et des frontières de l’UE sera nécessaire, pour aboutir à une multiplication des filtres sur le territoire.         

En adéquation avec ses propositions récentes, le président française propose aussi un nouveau partenariat avec l’Allemagne et un nouveau traité de l’Elysée pour 2018. Pourtant, l’équilibre géopolitique nécessaire entre l’Allemagne et la France pour une relance de l’Union européenne ne se reconstituera pas avec les réformes institutionnelles proposées par Emmanuel Macron. Cette fuite en avant institutionnelle provoque la méfiance au sein de la classe politique allemande. La chancelière allemande Angela Merkel et sa future coalition la videra de sa substance. L’Allemagne, idéalement située comme puissance économique et centre de gravité géopolitique de l’UE, ne se coupera pas de ses flancs nordiques et orientaux. Elle ne s’engagera pas sur une Europe à géométrie variable avec un saut qualitatif de l’intégration de la zone euro selon la vision française.        

En ce qui concerne les tropismes géopolitiques d’Emmanuel Macron au niveau mondial, l’Afrique est clairement prioritaire sur sa boussole. Il va jusqu’à affirmer : « Je souhaite que notre partenariat avec l’Afrique soit un élément de la refonte du projet européen. »  Cette orientation ne pourra pas être partagée par les partenaires de l’Union européenne de la France, en particulier l’Allemagne et les pays d’Europe centrale et orientale qui regardent vers l’Est de l’Europe et dans les Balkans. Cette vision franco-française inspirée d’une vision ancienne, l’Eurafrique, a pour objectif de placer la France en situation de charnière entre Europe continentale, Méditerranée et Afrique. La France gardera toujours des liens avec l’Afrique et la Méditerranée, en particulier pour sa propre sécurité. Elle ne pourra pourtant pas renforcer son poids géopolitique en Europe si elle persiste à y chercher des alliances prioritaires, une alimentation démographique continue, et si elle en fait une vision exclusive. En raison de l’immigration massive de populations non assimilables, cette approche risque au contraire de l’affaiblir.

Dans un monde multicentré aux alliances précaires, il ne faut pas « mettre tous ses oeufs dans le même panier ». L’équilibre géopolitique nécessaire pour la marge de manœuvre de la France aux niveaux européen et mondial serait plus accessible grâce à un rapprochement franco-russe, en adéquation avec les intuitions du général de Gaulle. Afin de faire face à l’arc de crise au Sud du continent eurasien à partir duquel se diffuse l’Islam radical, c’est un rapprochement d’envergure continentale qui serait indiqué.

C’est en incluant la Russie que la refonte du projet européen est nécessaire, en raison des intérêts géopolitiques communs (sécurité, énergie…) mais surtout parce que ce pays appartient aussi à la civilisation européenne. Dans les propositions du président français, la Russie est pourtant curieusement absente, si ce n’est de manière négative, lorsqu’il souligne que l’élargissement de l’UE doit se poursuivre vers les Balkans, afin que ces pays ne s’orientent pas vers la Russie ou la Turquie.

Le discours d’Emmanuel Macron a mis en lumière les propres représentations du président. Celle-ci se résument dans ce discours à une vision franco-française, post-nationale et excentrée par rapport à l’Europe. La faiblesse du diagnostic géopolitique préalable aboutit à une vision obsolète du siècle dernier, lorsque l’Union européenne était en expansion et non pas en régression géopolitique, a fortiori depuis le Brexit. Face à la réalité, on imagine que cette vision, comme l’Union européenne, aura aussi besoin d’une refondation, pour ne pas demeurer dans l’utopie.    

Dr.Pierre-Emmanuel Thomann – géopolitologue –  président d’Eurocontinent      

 

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