ART

« Vices et Vertus », à Namur, jusqu’au 21 Mai

« La vertu est le juste milieu entre deux vices », écrivait  Aristote dans l’ ‘Éthique à Nicomaque’, tandis que Félicien Rops, bien plus tard affirmait que « Les choses de nature ne sont pas sales ».

Réjouissons-nous donc de pouvoir visiter trois expositions, présentant près de 150 oeuvres, à Namur, sur le thème « Vices et Vertus », l’événement culturel de la Province de Namur, en 2017, deux ans après le succès remporté par « Facing Time Rops/Fabre », dont il reste un vestige de valeur« Searching for Utopia », oeuvre dorée de Jan Fabre, sise au pied de la Citadelle.

… Un succès que rencontre, également, l’événement « Vices et Vertus », authentique odyssée  à travers le temps, qui, en date du 18 avril, avait déjà attiré quelques 15.200 visiteurs, à presque un mois de la fermeture des trois expos temporaires, prévue le 21 mai.

 Remontons donc les différentes époques, en commençant par un arrêt contemporain, à l’ « église St.-Loup », où des sculptures en marbre nous attendent, oeuvres d’Aidan Salakhova  (°1964,  Moscou), deux d’entre elles ayant été réalisée, à Carrare, spécialement pour cet événement artistique namurois, l’artiste étant venue, au préalable, dans cette église, chère au coeur des Namurois, afin de bien s’imprégner du lieu sacré baroque où elles sont aujourd’hui exposées.

Particulièrement heureuse d’avoir été retenue par la Province de Namur », pour exposer, pour la première fois en Belgique, cette artiste, présente lors du vernissage, nous confiait: « Pour travailler le marbre blanc, à Carrare, mon travail débute fort tôt le matin, vu l’impossibilité de sculpter, selon les techniques et les principes de la sculpture classique, durant l’après-midi, en raison d’une trop forte chaleur. »

Enseignante à Moscou, à l’ « Académie russe des Beaux-Arts », de confession musulmane, elle expose, ici, au  sein d’une église catholique, non désacralisée, une messe y étant toujours  célébrée le dimanche matin, … ce qui explique que, pour admirer ses oeuvres, l’église St.-Loup n’est accessible, ce jour là, qu’à partir de 14h. 

Ici, Aidan Salakova nous offre une belle leçon d’ouverture, prouvant que, pour l’art, il n’y a aucune « frontière » spirituelle, l’Evêché et la Province de Namur étant, par ailleurs, plus tolérants que les organisateurs de la 57ème édition de la « Bienale de Venise », qui censurèrent deux de ses oeuvres, celles-ci étant évacuées du Pavillon de l’Azerbaïdjan, où elles étaient exposées.


« Love », aux pieds du Christ en croix
(c) Province de Namur

Dès l’entrée, bien au centre de l’allée menant à l’autel, un voile, en marbre blanc, dressé en hauteur, nous accueille, confirmant l‘inspiration musulmane d’une grande partie de son oeuvre.

Quelques mètres plus loin, un autre voile nous attend, haut de 2m60, avec ce titre simple, bien féminin: « She » (« Elle », en français), illustrant à merveille ses influences féminines. A souligner l’ouverture centrale de cette sculpture, par laquelle les visiteurs  apperçoivent le Christ en croix de l’église, avec, à ses pieds, « Love », qui eut comme modèle le compagnon de l’artiste, un homme,  allongé en croix, en état de béatitude, le Christ, tel que vu par  Aidan Salakhova, qui nous confia: « Avec ‘Love’ ainsi positioné, en plein choeur de l’église, visible au travers de ‘She’, mon rêve est réalisé. »

« En vérité, … les œuvres de marbre d’Aidan Salakhova  réveillent nos sens et surprennent par leur sensualité. L’ esthétique du drapé et du corps que nous livre la sculptrice nous emmène vers le chemin de la vertu tant la beauté qui s’en dégage ne peut être qu’associée au divin. Pourtant, elle nous rappelle aussi l’un des péchés les plus inspirants pour Rops et Ensor et pour bien d’autres artistes, celui-ci qui continue de fasciner autant qu’il ne répugne et qui renvoie au corps et aux plaisirs de la chair » ( (c) Province de Namur).

Enfin, ses livres en marbre« Without words » (28 x 43 x 10 cm), nous proposent un double dialogue, celui entre ses oeuvres et les huit confessionaux baroques, si parfaitement restaurés, et celui entre le marbre noir belge et marbre blanc de Carrare, d’autre part. A leur sujet, Jeanette Zwingenberger écrit: « Le livre s’apparente autant au plissement d’un voile qu’aux pages labourées et retournées: le parchemin de la vie. Ses oeuvres sont des livres ouverts sur des symboliques diverses: blanc et noir, le jour et la nuit, ténèbres et lumière, un puit cosmique, l’espace cubique de la Ka’ba ou le carré noir de Malevitch et les brisures de symétrie. »

A cinq minutes, à pied, de là, venons en au « Musée Félicien Rops »,  qui, après « Rops/Fabre », en 2015, nous présente, avec des oeuvres du 19ème siècle, une intéressante confrontation   « Rops/Ensor », leurs interprétations respectives de « La Tentation de St.-Antoine » étant présentées dans la première salle, dont un fac-similé d’une étonante « Tentation de St.-Antoine » (1887-1888), conservée au « Chicago Art Institude »réalisée avec aquarelles, crayons de couleurs et gouaches, par  James Ensor, constituée de 51 feuillets en papier, l’artiste n’ayant que peu de moyens à ses débuts.
Dans la salle principale, ce sont « Les sept Péchés capitaux » qui sont mis en lumière, tels que vus par ces deux artistes, alors qu’au  premier étage, leurs visions des plages de la Mer du Nord sont comparées, avec « Les Gaillardes d’arrière » (1878-1881), pour Rops, et « Les Bains à Ostende » (s.d.), pour Ensor, de même qu’en fin de salle, leurs évocations, assez torides, de la luxure. Ce concernant, James Ensor n’aimait pas peindre que ses maques et son incontournable carnaval d’Ostende. Ainsi, s’intéressant aussi aux femmes, il écrivit un jour: « L’esprit charnel de la femme me subjugue un moment . Ah! La Femme et son masque de chair, de chair vive, devenue, pour de bon, masque de carton. »

En 1878, Félicien Rops (1833-1898) écrivait à Théodore Hannon (1851-1916): « J’ai horreur de tous les fétichismes et de toutes les religions. Je ne respecte que la vertu, parce que je ne l’ai jamais rencontrée toute seule. Les vertus de la terre sont toujours accompagnées de défauts, qui les rendent supportables.

« Hors donc, si Théodore Hannon, alors étudiant en art, fut initié à l’eau forte par Félicien Rops, avant le départ du peintre namurois  pour Paris, en 1875, il est à souligner qu’en 1879, Théodore Hannon rencontrait James Ensor (1860-1949), qu’il rejoigna, désormais régulièrement, sur la Côte belge, lieu où l’artiste ostendais  aurait rencontré Félicien Rops pour la première fois, ce dernier écrivant: « Ah! J’oubliais! Mlle. Ensor est très belle et son frère a réellement du talent. Pas vrai! ».

De son côté, Ensor, en 1886, se mettant à la pratique de la gravure écrivait: « Rops m’a dit qu’il y a moyen de cuivrer un planche de zinc pour la rendre plus solide, si les traits sont creusés profondément. » Intervient un quatrième artiste, quant à lui écrivain  et critique d’art, qu’Ensor rencontre en 1891, lors d’un séjour en Zélande:  Eugène Demolder (1862-1919), qui, l’année suivant, en 1892, rédige un ouvrage, simplement intitulé « James Ensor », avant d’épouser en 1895, la fille de … Félicien Rops, l’illustratrice Claire Duluc.

… Le 26 août 1898, d’Ostende, Ensor écrit à Demolder: « La mort de Félicien Rops m’attriste beaucoup mon cher ami. J’admirais profondément ce grand maître. Certes, il restera un maître et grandira encore dans l’estime et l’admiration des artistes », évoquant dans un poème en prose, rédigé en 1935: « Et vous surtout, notre Rops mordant et généreux, vous aimiez donner des armes à vos adversaires. »

Cette rencontre muséale « Rops/Ensor » s’imposait donc! … Etonant même qu’elle ne se soit pas faite plus tôt, mais voici qu’ils se sont donc enfin retrouvés exposés ensemble, grâce à ce thème des « Vices et Vertus »… Une exposition qui se poursuit au sein des différentes salles de la collection permanente de ce Musée, des peintures de James Ensor s’y retouvant aux côtés de celles de Félicien Rops, avec, en prime, au deuxième étage,une oeuvre de Rik Wouters (1882-1916), où l’on voit Ensor parlant avec deux connaissances masculines, « dans un bordel anversois, après un vernissage » (1913) … Et oui, une évocation de la luxure, un péché auquel Rops n’était pas, non plus, étranger, lui qui écrivit, comme déjà écrit plus haut: « Les choses de la nature ne sont pas sales »!!! …

En ce même second étage, un livre en marbre, de la série « Without words », est, aussi, exposé, une création d’Aidan Salakhova, cette artiste russe se révélant être un trait d’union entre les trois expositions, puisque nous retrouvons, évoquant une attitude protectrice d’une femme voilée envers un homme au torse nu, une autre de ses scultures, en marbre Bardiglio, gris veiné de blanc, « Touch » (« Toucher »), après 10′ de marche dans le coeur de Namur, dans la cour d’accueil du « TreM.a » (« Musée provincial des Arts anciens du Namurois – Trésor Hugo d’Oignies – Hôtel de Gaiffier d’Hestroy »), cette oeuvre étant la seule création contemporaine présentée en ce troisième lieu, hormis un film d’animation dont nous reparlerons.

A l’intérieur, nous terminons notre descente dans le temps des « Vices et Vertus », avec des oeuvres réalisées entre dès le 4ème siècle, avec la « Psycchomachie« , du poète « Prudence » (Aurelius Prudentius Clemens/348-405), qui met en scène sept duels, entre la foi et l’idolâtrie, la chasteté et la luxure, la patience et la colère, l’humilité et la superbe, la discorde et la concorde, la charité et la cupidité, la sobriété et la sensualité.

Notons aussi Évagre le Pontique (345-399), un moine qui, retiré dans un ermitage, distingua huit « logismoï » ou penchants  (fornication, gourmandise, colère, paresse, orgeuil, vaine gloire, impureté et mélancolie), qui sont à l’origine des sept péchés capitaux, préfigurés par Grégoire le Grand (540-604), devenu le 64ème Pape de l’Eglise catholique, en 590, sous le nom de Grégoire 1er, une édition de son livre, de tout grand format », « Expositio in Job », publié au 11ème siècle, étant exposée.

« La Tentation de St.-Antoine »/ »Suiveur »
de J. Bosch/16ème siècle/ (c) « Groesbeeck-de Croix »

Si la « Somme théologique », abordant les problématiques de la création des êtres humains, écrite par St.-François d’Aquin  (1225-1274), dominicain dès 1244, est également présentée, notre attention est davantage attirée par divers tableaux, comme « Les Péchés capitaux », de Jan Verbeeck (1520-1585), une huile sur bois du 16ème siècle (98 x 142 cm), un écran vidéo, placé à sa gauche, détaillant, en agrandissements, les différents péchés! …

Egalement, nous découvrons une « Tentation de St.-Antoine », autre huile sur bois du 16ème siècle, due à un « suiveur » de Jérôme Bosch (1450-1516).Si la « Somme théologique », abordant les problématiques de la création des êtres humains, écrite par St.-François d’Aquin  (1225-1274),  dominicain dès 1244, est également présentée, notre attention est davantage attirée par divers tableaux, comme « Les Péchés capitaux », de Jan Verbeeck (1520-1585), une huile sur bois du 16ème siècle (98 x 142 cm), un écran vidéo, placé à sa gauche, détaillant, en  agrandissements, les différents péchés!…

Notons encore, quelques objets d’une indéniable valeur, tels cette « Coupe des Vertus », du 17ème siècle, prêtée par le « Musée du Louvre », avec, en son sein, une miniature en ivoire, finement exécutée, un couple assez coquinement sculpté. Egalement sculptés en ivoire, de petits personnages ornent les manches de deux  couteaux et une fourchette, nous proposant de petits personnages évoquant la justice et la prospérité, en provenance du « Musée Nation de la Renaissance », d’Ecouen. Quant à Hans Hilgers,(1565-1595), il nous propose, réalisée en grès et étain, sa « Canette aux Vertus » (1573), alors que nous trouvons, prêtée par le « Musée de Cluny »« Suzanne et les Vieillards » (1510-1520), une  assiette en faïence stannifaire, joliment peinte par un  inconu, qui fut découverte dans la Villa Medicea di Cafaggiolo, sise à Barberino di Muggelo, au nord de Florence.

De ces « Vices et Vertus », jouissant d’une longue tradition iconographique, Caroline Lamarche écrit, dans le catalogue« Le courage serait un juste milieu entre la témérité et la lâcheté; la générosité un juste milieu entre l’avarice et la prodigalité; la tendresse un juste milieu entre l’abstinence et la luxure. La vertu – comme l’art – n’exclut pas les extrêmes mais se dresse à mi-lieu. Ce faisant, elle ne perd pas les vices un seul instant de vue, au contraire, elle les contemple avec une certaine tendresse: ils lui sont si familiers ». 

… Mais, en cette fin de visite des trois lieux d’expositions, comment ne pas revenir, au 21ème siècle, au « TreM.a », avec un film d’animation (2011/18’30), réalisé, avec talent, à la main, à la plume et à l’encre brune, par un cinéaste brainoisAntoine Roegiers (°1980) – formé, jusqu’en 2007, à l’ « Ecole des Beaux-Arts » de Paris, la « ville lumière » où il réside toujours actuellement -, son  moyen métrage numérique, nous replongeant au 16ème siècle, étant inspiré par « Les sept Péchés capitaux », peints, en 1558, par Pieter Brueghel  (1525-1569).

Ayant déjà exposé ses oeuvres au Brésil, en Chine, aux Etats-Unis, sur l’Ile Maurice, au Mexique et dans différents pays eropéens, ce cinéaste, ici, utilise ses techniques d’animation nous permettant de pénétrer « dans et au-delà des dessins, ses lignes de crayon, stables et légères, dissèquant chaque personnage, chaque élément du décor (quelques illustrations originales de ces décors sont accrochées, dans un couloir jouxtant l’écran, ndlr), comme pour révéler  la poésie singulière d’un univers à la fois comique et inquiétant, surprenant et captivant, dans lequel les hommes, femmes, animaux, démons, métamorphosées créatures, personnages hybrides, géants et architectures fantaisistes coexistent, dans une harmonie délirante, mais parfaite » ( (c) Province de Namur).

A vous, maintenant, de découvrir ou de revoir, ces interprétations artistiques de manifestations des vices et des vertus, du bien et du mal, à travers l’histoire, du moyen âge aux années 2010, sondant ainsi les instinctshumains, des plus vils aux plus vertueux.

Ouverture des trois lieux d’expositions: du mardi au dimanche, de 10 à 18h (sauf pour l’église St.-Loup, le dimanche, à partir de 13h), ainsi qu’en nocturne, jusque 20h, le jeudi 18. Prix combiné: 10€ (étudiants, seniors & membres d’un groupe: 5€ / « art. 27 », – de 18 ans & membres d’un groupe scolaire: gratuité). Audio-guide: 2€. Catalogue (Ed. Stichting Kunstboek/2017/180 p./100 photos):  35€. Site: http://www.vicesetvertus.be.

Dernières activités programmées dans le cadre de « Vices et Vertus »:

*dimanche 14: au départ de « Terra Nova », à la Citadelle, à 10h: balade « cuisine sauvage »découverte dégustative et visite libre des trois expositions dans l’après-midi (réservations: 081/24.73.70).

*jeudi 18: au « TreM.a », à 18h30: lecture-stectacle d’Isabelle Renzetti (40′), incluse dans le prix combiné (cfr. ci-dessus).

Yves Calbert.

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