« Boris Taslitzky : L’Art en Prise avec son Temps », à « La Piscine », à Roubaix, jusqu’au 29 Mai

© « La Piscine »

« Pas d’art valable si chaque trait n’est pas une affirmation de solidarité humaine », écrivit, en 1942, le peintre français, d’origine russe, Boris Taslitzky (1911 -2005), dont les parents, de confession juive, furent des victimes de guerres, son père, ingénieur, étant décédé sur le front, à Ronchamp, en Haute-Saône, le 13 juillet 1915, alors que sa mère – arrêtée lors de la rafle du « Vel d’Hiv », à Paris, le 16 juillet 1942 – rendit l’âme, en déportation, à Auschwitz.

« Si je vais en enfer, j’y ferai des croquis. D’ailleurs, j’ai l’expérience, j’y suis allé, et j’ai dessiné », écrivit-il également, nombre de ses citations étant reprises au bas des murs de différentes salles.

Une cinquantaine de peintures, souvent monumentales, de nombreux dessins et une tapisserie de cet artiste, trop peu connu, sont à découvrir, jusqu’au dimanche 29 mai, à Roubaix, au « Musée d’Art et d’Industrie André Diligent », plus connu sous le nom « La Piscine ».

Boris Taslitzky

À la fois témoin et acteur des grands bouleversements de son temps (guerre d’Espagne, Front Populaire, Résistance
, déportation, combats anticolonialistes, …), ce brillant artiste a tenu à insister sur le fait que toute sa vie fut marquée
par différentes guerres.

En prise avec son temps, ce « romantique révolutionnaire » n’a jamais cessé de défendre l’utopie de jours meilleurs pour la classe ouvrière, nous livrant, par ses peintures, un récit bouleversant, poignant d’humanité.

Conscient de sa responsabilité d’homme et d’artiste, il se réclame de la grande tradition des peintres d’histoire, tels Gustave Courbet (1819-1877), Honoré Daumier (1908-1979), Jacques-Louis David (1748-1825), Eugène Delacroix (1798-1863), Théodore Géricault (1791-1824), José de Goya (1746-1828), …

« Le bon Samaritain » (1960) © Collection privée

Attaché à l’iconographie chrétienne, à l’image de bien d’autres peintres, il peignit, entre autres : « Le bon Samaritain » (1860/230 x 255 cm/collection privée). Au sujet de cette huile sur toile, Julie Constant écrit dans le somptueux catalogue : « Les costumes indiquent que Taslitzky transpose délibérément la parabole antique dans un
contexte contemporain, celui de la Seconde Guerre mondiale : le Samaritain porte un homme amaigri, affublé du costume rayé bleu et blanc des déportés et son regard exprime une intense bienveillance. La composition rigoureuse et équilibrée, la disposition minutieuse des corps et le rendu enveloppant des drapés concentrent l’attention du spectateur sur le visage émacié du déporté et par extension sur celui de son sauveur. »

« Le Wagon des Déportés » (1945) © « Musée d’Art et d’Histoire Paul Eluard »/Saint-Denis

Ce costume de déporté, Boris Taslitzky dû, lui aussi, le porter, ayant été interné à Buchenwald, dès le 05 août 1944, y ayant été acheminé dans un wagon ferroviaire à bestiaux, à l’origine de son huile sur toile « Le Wagon des Déportés » (1945/285 x 188,5 cm/« Musée d’Art et d’Histoire Paul Eluard », à Saint-Denis).

« Le petit Camp à Buchenwald » (1945) © « Centre Pompidou »/Paris © Photo : « MNAM-CCI »

La même année, il réalisait une oeuvre, d’un réalisme difficilement soutenable : « Le petit Camp à Buchenwald » (1945/300 x 500 cm/« Centre Pompidou », à Paris), quelques-uns de ces tubes de couleurs, utilisés dans ce camp, étant exposés, de même qu‘une lettre, avec dessins, adressée à sa belle-fille, et nombre d’infimes croquis, ébauchés sur de simples morceaux de papier, qu’il s’était procuré, au sein de ce lieu de concentration, ses dessins étant à l’origine de ses toiles monumentales « crachant », peu après la Libération, l’attroce expérience qu’il venait de vivre.

« Un Espagnol » (1944) © Collection particulère © Ph. : A. Leprince

A noter la force des regards que nous observons sur sa plume et encre sur papier, « Les Témoins » (1945/16 x 24,5 cm/collection particulière), une oeuvre de petite surface, mais de grande qualité.

« Les Témoins » (1945) © Collection particulière © Photo : Alain Leprince

Julien Constant écrit : « Les déportés ont témoigné du fait que la cour de ce crématoire, en avril 1945, était couverte de cadavres posés les uns sur les autres, les fours ne suffisant plus à faire disparaître les corps assez vite en raison de la surmortalité. Ces réminiscences douloureuses, prégnantes et parfois inconscientes dans ces œuvres, attestent que l’acte de dessiner, de peindre ou de sculpter, pour Taslitky comme pour les autres artistes rescapés, agit comme une catharsis salvatrice. »

« La Pesée menselle à la Prison centrale de Riom » (1945) © « Musée de la Déportation nationale »/Champigny-sur-Marne

Avant cela, de novembre 1941 à juillet 1943, pour avoir réalisé plusieurs dessins destinés à la propagande communiste, Boris Taslitzky fut emprisonné dans le Puy de Dôme, à Riom, dans l’ancien « Monastère des Cordeliers », édifié en 1868, cet emprisonnement étant à l’origine de l’une de ses huiles sur toile, de grands formats : « La Pesée menselle à la Prison centrale de Riom » (1945/300 x 200 cm/« Musée de la Déportation nationale », à Champigny-sur-Marne), dévoilant les corps attrocement squelettiques des prisonniers.

« La Mort tragique de Danielle Casanova » (1949) © « Musée de l’Histoire vivante »/Montreuil © Photo : Alain Leprince

Quoique n’ayant pas été incarcéré à Auschwitz, de retour en Fance, il tint à rendre hommage, en 1950, à une jeune résistante corse, militante communiste, y étant décédée, avec son huile sur toile « La Mort tragique de Danielle Casanova » (1949/194 x 308 cm/« Musée de l’Histoire vivante », à Montreuil), cette dernière étant née sous le nom de Vincentella Perini (1909-1943), cette oeuvre nous étant présentée avec trois études accrochées à ses côtés.

A cette occasion, il écrivit en 1949 : « Le sujet de ce tableau, c’est de raconter cette page d’histoire, bien sûr, mais le contenu de ce sujet n’est pas l’horreur, c’est l’indignation. »

Ayant écrit, cinq ans plus tôt, en 1944 : « L’horeur peut avoir une beauté plasique extraordinaire » ou encore : « Moi, j’ai ‘craché’ immédiatement la déportation, en me disant qu’il était bien possible que la mémoire, la sensation, le côté tactile des choses s’amenuise. Il fallait que je m’en débarrasse tout de suite pour pouvoir penser à d’autres choses, à d’autres luttes », il continua donc à peindre, sur d’autres thèmes, mais, le plus souvent, dans l’esprit des luttes, comme concernant l’Algérie.

Ainsi, en voyageant dans ce pays, Boris Taslitzky dénonça diverses violences coloniales, à la demande du « PCF » (« Parti Communiste français »), en 1952, dix ans avant la proclamation de son indépenance, le 05 juillet 1962, … il y a près de 60 ans.

Ce concernant Julie Constant écrit : « Le fait d’avoir vécu dans sa chair les effets dévastateurs du fascisme
ont renforcé son engagement et ses convictions. Il est en effet probable que l’artiste ait retenu de son passage
en ces lieux de déshumanisation que seule la volonté de lutter collectivement permet de maintenir la dignité
des opprimés. »

Lors de ce séjour, Boris Taslitzky était accompagné d’une artiste plus jeune, elle aussi, issue des rangs communistes et de la Résistance – comme agent de liaison, à Toulouse -, Mireille Miailhe (née Mireille Glodek/1921-2010), dont plusieurs peintures sont accrochées au sein de l’une des salles.

Outre leurs huiles sur toiles, nous découvrons d’autres aspects du travail de Boris Taslitzky, grâce à une série de croquis sur papier, réalisés à la mine graphite, à l’encre de chine et à la gouache.

Dans le catalogue, Anissa Bouayed écrit : « Apprécié du peuple communiste et des minorités anticolonialistes, critiqué par les tenants de la colonisation et les autorités, qui firent arracher les affiches, décrié aussi par ceux qui ne voyaient que des représentations figées du réalisme socialiste, cet ensemble d’œuvres n’eut pas le destin qu’il méritait. »

« Famille d’un Mineur de Fer de Bénisaf (Oranie) » (1952) © « Centre Pompidou »/Paris © Ph. : « MNAM-CCI »

Ensuite, notre attention est attirée par la présence de : « Famille d’un Mineur de Fer de Bénisaf (Oranie) » (1952/194 x 240,4 cm/« Centre Pompidou », à Paris), une huile sur toile de Boris Taslitzky.

Notre attention est attirée, au centre de l’oeuvre, par la mère de famille, atteinte d’une lésion occulaire, fort répendue, à l’époque, dans l’Algérie profonde, la transmission de cette maladie bactérienne était favorisée par la pauvreté et les accès difficile à l’eau.

« Les Délégués » (1947) © « La Piscine »/Roubaix © Photo : Alain Leprince

Poursuivant notre parcours, nous constatons tout l’intérêt de Boris Taslitzky pour la lutte de la classe ouvrière, comme avec : « Les Fondeurs » (1947/100 x 130 cm/Ville de Genneviliers) ou encore, propriété de « La Piscine », nous dévoilant l’équipe du convertisseur Bessemer, de l’usine de la société Denain-Anzin : « Les Délégués » (1947/130 x 162), ces huiles sur toiles ayant été peintes suite à des rencontres dans les usines et les mines de Denain, dans la banlieue de Valenciennes.

« Les Fondeurs » (1952) © Ville de Genneviliers © Photo : Didier Comellec

Concernant une seconde version (1948) de cette dernière oeuvre – à l’occasion de son accrochage, en 1948, à Paris, lors du « Salon d’Automne » de 1948, l’auteur français Jean Marcenac (1913-1984) écrivit, dans « Les Lettres françaises » : « ‘Les Délégués’, de Boris Taslitzky, (est) l’une des toiles les plus remarquables de ce Salon, dans laquelle cet artiste semble près du but qu’il se fixe depuis quinze années de courage et de travail, c’est- à-dire la réalisation d’une peinture murale de contenu, … une de celles devant qui le public … va d’abord se préoccuper du sujet. Et c’est ce que veut ce peintre pour qui la peinture est, avant tout, un langage  », un propos que Germain Hirselj cite dans le catalogue, ajoutant : « Formes massives, visages décidés, mains crispées sur de pesants outils, (‘Les Délégués’) sont le symbole de toute la classe ouvrière de France.  »

Notons encore que, lors d’un autre« Salon d’Automne », son tableau « Riposte » (1951/210 x 310 cm/« Tate Gallery », à Londres) – inspiré de la célèbre huile sur toile « Le Radeau de la Méduse » (1818-1819/« Musée du Louvre », à Paris), de Théodore Géricault (1791-1824) – fut décroché sur l’ordre des autorités, pour raison d’« atteinte au sentiment national », vu qu’elle avait été réalisée en appui aux dockers de Port-de-Bouc, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui refusaient de charger les navires de guerre, à destination de l’ancienne Indochine (1946-1954).

« Auto-Portrait au Chevalet » (1925) © Collection privée © Photo : Alain Leprince
« Bobigny, 28 Avril 1970 » (1970) © Ville de Bobigny © Photo : Alain Leprince

Si la première salle consacrée à Boris Taslitzky est consacrée à des auto-portraits de l’artiste – tel son « Auto-Portrait au Chevalet » (s.d./80 x 64 cm/collection privée), ou encore un auto-portrait, où nous le voyons revétu d’une tenue d’ouvrier -, la dernière nous propose quelques-uns des 63 dessins à l’encre, qu’il consacra, de 1965 à 1972, aux banlieues populaires d’un nord-est parisien, alors en pleine mutation.

Sans Titre (Pierre Buraglio/2018) © Atelier de l’Artiste © Photo : Alain Leprince

Un peu plus loin, la petite salle de contextualisation historique, sur une idée du peintre français Pierre BuraglioCharenton-le-Pont/1939), un contrepoint contemporain nous est offert, avec des oeuvres de ce dernier, du Syrien Najah AlbukaiHoms/1970), ainsi que des Français Ernest PignonErnest (Ernest PignonNice/1942) et Claude ViallatNîmes /1936), ces quatre artistes contemporains partageant des affinités esthétiques, idéologiques ou thématiques avec Boris Taslitzky.

Ernest Pignon-Ernest : dans les murs du Palais
« Se torno, Pasolini assassiné » (Ernest Pignon-Ernest/2015) © Collection de l’Artiste

A noter que ce dernier fut étudiant en arts, à Paris, dès 1926, à l’ « Académie moderne » et, dès 1929, à l’ « Ecole des Beaux-Arts ». Toujours à Paris, durant 9 ans, dès 1971, il enseigna le dessin, à l’ « ENSAD » (« Ecole Nationale des Arts Décoratifs »), à Paris. Décoré de la « Croix de Guerre 1939-1945 » et de la « Médaille militaire », il reçut, en 1997, les insignes de « Chevalier de la Légion d’Honneur », avant de recevoir ceux de « Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres ».

A « La Piscine », les samedi 14 et dimanche 15 mai, un week-end familial est programmé, avec, à 14h, une visite guidée de cette exposition (inscriptions à l’accueil du musée, dès 13h30), et, jusque 17h30, des animations, aucune réservation n’étant nécessaire, la gratuité étant accordée pour les moins de 18 ans et un accompagnateur adulte.

A souligner qu’avec un seul droit d’entrée par personne, nous pouvons, également, découvrir 4 autres exposistions, que nous évoqueront dans un prochain article :

  • « Johan Creten. Bestiarium », les bas reliefs et les étonantes sculptures d’un attachant artiste contemporain
  • « Les Gérard Cochet de la Piscine », costumes et de décors de théâtre, présentés dans les anciennes cabines de bains
  • « Novalis Terra », l’imaginaire de trois artistes québécois
  • « Belles Feuilles et Petits Papiers », illustrations et bandes dessinées de la collection permanente de « La Piscine », de collectionneurs et d’artistes

Ouverture des 5 expositions de « La Piscine » : jusqu’au dimanche 29 mai, du mardi au jeudi, de 11h à 18h, le
vendredi, de 11h à 20h, le samedi et le dimanche, de 13h à 18h. Fermetures : le jeudi 26 mai et tous les lundis. Prix d’entrée (incluant les 5 expositions et la collection permanente) : 11€ (9€, en tarif réduit). Localisation : à moins de 500 mêtres de la gare ferroviaire de Roubaix et de la station de métro « Jean Lebas ». Contacts : 33.3/20.69.23.60 & lapiscine.musee@ville-roubaix.fr. Site web : http://www.roubaix-lapiscine.com.

Catalogue de « Boris Taslitzky : L’Art en Prise avec son Temps » : Collectif de 18 auteur.e.s/Ed. « Anagraphis »/2022/ broché/304 p./30€.

L’ancienne piscine municipale « Art déco », édifiée entre 1927 et 1932), par A. Baert © « La Piscine »
la piscine roubaix
© « La Piscine »

Voici, indiscutablement, vu la qualité des expositions qui nous sont proposées, l’occasion rêvée, pour les personnes qui n’auraient pas encore découvert ce superbe musée, de se rendre à Roubaix, à mi-distance entre la Grand’ Place et la gare ferroviaire Jean Lebas, la collection permanente de « La Piscine » nous dévoilant, également, ce qu’était la vie dans le Nord, des combats de coqs aux courses cyclistes, en passant, à l’étage, par l’ancienne richesse textile de cette ville, sans oublier de nombreuses statues, entourant une surface d’eau, nous rappelant l’utilisation préalable de ce lieu, merveilleusement éclairé par un vitrail de toute beauté

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L’onctueuse « Gauffre lilloise » à la vanille de Madagascar © « Méert »

… Et si jamais, vous aviez une petite faim, sachez qu’une réputée maison de bouche lilloise possède, désormais, une succursale, à Roubaix, au coeur de « La Piscine ». Fondée à Lille, en 1761, au N° 27 de la rue Esquermoise, par le confiseur chocolatier Delcourt, elle fut reprise, en 1849, par Michael Paulus Gislinus Méert, un chef belge qui donna son nom à ce lieu, qui de pâtisserie devint restaurant, sa carte roubaisienne nous proposant, entre autres, son « Waterzooi de Gand » (32€) et ses « Carbonades flamandes » (28€), sans oublier, au dessert ou au goûter, l’onctueuse « Gauffre lilloise Méert », fourrée à la vanille de Madagascar (3€70).

Bonnes découvertes artistiques, voire … gastronomiques !

Yves Calbert.

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