Dieux de Cuir, Héros de Bois

Marrionnette « Golek »

Non, « Europalia Indonesia » n’appartient pas encore au passé. De fait, à Binche, d’abord prévue jusqu’au dimanche 11 mars, , l’ultime exposition est prolongée, au « Musée international du Carnaval et du Masque » (« MÜM »), jusqu’au dimanche 15 avril, présentée sous le titre « Dieux de Cuir, Héros de Bois ».

A peine entrés dans cette superbe exposition, nous trouvons, à main gauche, une fort jolie statue en bois sculpté polychromé de « Garuda », qui, quoiqu’étant la monture du dieu Vishnoudeuxième dieu de la « trimurti » (trinité) indienne, a été choisi comme emblême de la République d’Indonésie, le plus grand et peuplé pays musulman au monde, ce qui augure bien de l’ouverture de ce pays aux différentes religions, sachant que l’île de Bali compte plus de 90% d’hindouistes, pour seulement 5% de musulmansquelquescommunautés balinaises ayant même conservé des traditions pré-hindouistesA noter que cette sculpture, cadeau du Président indonésien Soeharto (1921-2008) au Roi Baudouin (1930-1993), en 1974, offert, en 2010, au Musée par la Reine Fabilola (1928-2014).

Dans cette première salle – outre une intéressante carte géographique situant, sur lrîle de java, les temples de Borobudur, bouddhiste, et de Prambanan, hindouiste, ainsi que les volcans des monts bromo et mahameru,  sans oublier les villes de jakarta et yogyakarta -, nous trouvons plusieurs autres représentations de « Garuda », réalisées en marionnettes d’ombres, découpées dans des peaux de buffles, ou « Wayang Kulit », et en bois sculpté, ou « Wayang Golek », ainsi que « Wayang Klitik », plus typiquement javanais, mais en voie de disparition, contrairement aux deux premiers « Wayang » cités, toujours autant populaires, tant àBali qu’à Java. Un masque est, également proposé dans cette même salle, traditionnellement portés à l’occasion de spectacles de danses masquées, ou  « Wayang Topeng ».

Mais, au fond, qu’entend-on par « Wayang » ?  Comme nous le lisons dans le catalogue : « Il combine les arts de la musique instrumentale, du chant, de la poésie, de la mise enscène, du jeu jeu d’acteur, de la manipulation de figurines, de leur fabrication du costume (constitué de tissus en ‘batik’, technique d’impressions d’étoffes à la réserve de cire) ou encore de la peinture. »

Notons qu’à Bali, la danse, le drame et la musique sont fonctionnels, tout reposant sur la religion. Les masques représentant des ancêtres ou des êtres surnaturels, étant utilisés pour les invoquer. Si à Java, les masques restent la propriété des acteurs ou artisansceux de Bali sont considérés comme sacrés et conservés dans les temples des villages.

Figure d’ombre de Bathara Indra

Comme nous pouvons le constater dans la seconde salle, des marionnettes indonésiennes représentent, aussi, des Occidentaux, tels un fantassin indonéien en tenue américaine des années ’60-’70, un colon portugais ou un colon néerlandaisà cheval, voire un soldat de la « VOC », l’Indonésie ayant connu une fort longue occupation néerlandaise du début du 17ème siècle, avec la « Compagnie néerlandaise des Indes orientales » (« VOC »), jusqu’ au départ des troupes occupantes, en 1949, quoique l’indépendance indonésienne ait été proclamée en 1945.

Tout au long de l’exposition, nous découvrons, aussi, différents personnages indonésiens, tels un officiel javanais ou « Narodo », professeur et conseiller des Rois, mais avant tout messager des dieux, dans le « Mahabharata », qui a pour cadre le Royaume Ngastina, où des guerres sanglantes se succèdent, un enfant,Parikesit, tué au sein de sa mère, étant ressuscité, pour devenir le dernier descendant des « Pandawa » et l’ancêtre principal des Rois de Java.

… Et, ici, nous touchons à l’essentiel, les « Wayangs » – inscrits, depuis 2008, sur la liste du « Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO » -, qui nous content des récits très anciensen provenance de l’Inde, à savoir le  « Mahabharata », déjà évoqué, et le Râmâyanaracontant l’histoire du Prince Râma, septièmeavatar du dieu Vishnou, conquérant le coeur de Sita, qui, enlevée dans la forêt de Dankada, sera délivrée par Hanouman, le général de l’armée des singes, Râma, de retour de son exil, récupérant son trône…

Des marionnettes et masques de deux récits princiers nous sont, aussi, présentés, dans des vitrines distinctes, évoquant d’une part l’histoire de Panjià la recherche de sa femme, Candra Kiranat, et, d’autre part, celle des Dawarwulans, avec leurs batailles contre Menak Jingga… Des récits qui sont parfaitement résumés dans un catalogue très completrichement illustré, reprenant, en outre, sur 47 pages, photographieset caractéristiques à l’appuila  présentation de toutes les pièces exposées.

Dans cette même salle, évoquons encore la présence des « Punakawan », des créations typiquementindonésiennes, présentes pour détendre l’atmosphère par des intermèdes comiques, les personnages étant difformes, ayant une allure grotesque, présentant des arrière trains particulièrement imposants, l’un d’eux, Semar, pouvant être cnsidéré comme asexué… A comparer au théâtre shakespearien, des clowns donnant leur avis sur la politique, la culture, la société actuelle… Un fait, qui permet aux jeunes Indonésiens de s’intéresser, aussi, à ce théâtre traditionnel dont ils connaissent, à l’avance, toutes les intrigues

Masque du 1er Ministre Patih (c) « MÜM »

Sous le titre « Jusqu’au Bout de la Nuit », une salle complète est consacrée à la reproduction d’un « Wayang Kulit », avec la toile tendue, pour les ombres, des marionnettes en peau de buffles, le mannequin d’un Dalangseul marionnetiste et chef d’orchestre, les instruments authentiques d’un « gamelan », étant placés derrière lui, une vidéo nous restituant l’ambiance « live » d’un tel événement, qui, en Indonésie, divisé en trois actes, dure toute la nuit, jusqu’au petit matin. Côté historique, outre la présence d’un montage d’anciennes photographies, des lampes à pétrole sont exposées, celles-ci, donnant, à l’époque, un mouvement particulieraux ombres … indonésiennes

A l’étage, notre attention est attirée par le « batik », un mot javanais désignant une technique d’impression des étoffes, un procédé dénommé « en réserve de cire », inscrit, en 2009, sur la liste du « Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO », des tissus imprimés traditionnels d’Indonésie étant exposés, alors que leur processus de réalisation est particulièrement bien expliqué, un « cantig » – petit réservoir métallique dans lequel l’on met de la cire chaude, que l’on applique grâce à la fine pointe – étant exposé.

Outre, différentes étoffes exposées, l’une illustrant un épisode du « Mahabharata », nous trouvons deux figures d’ombres de gardes de cérémonie, ainsi que celle d’un attelage de sultan, sans oublier la présende de deux « kriss » ou « keris », l’un -, en ivoire et argent, de Java, l’autre, de Bali, nettement plus grand, à la lame métallique et au fourreau en bois, des photographies du début du 20ème siècle nous montrant un homme âgé, porteur d’un keris javanais et un couple du « Kraton » (Palais Royal, à Java), leurs sarongs d’apparat étant en réalisés avec des motifs en « batik »

Concernant ce « batik »Claude Lavallé, ayant vécu quinze ans en Indonésie, écrit : « Cet artisanat est non seulement d’une grande finesse, mais il est également un témoin de l’histoire complexe et multiple de cette société, qui a été influencée par ses grands voisins, l’Inde et la Chine. » Plus généralement, elle poursuit : « Bien que très largement musulmane, la culture indonésienne est toujours marquée par des influences hindouistes, bouddhistes ou chrétiennes. » … Et Clémence Mathieu, la directrice du Musée, ayant fort aimablement guidé notre visite, d’insister sur le fait que la plupart des pièces exposées proviennent de la collection privée de Claude Lavallé.

Elle nous confie, aussi, que l’un des plus célèbres marionnettistes balinaisI Made Sidia, est venu animer, en marge de « Dieux de Cuir, Héros de Bois », un atelier, ouvert à tous, à partir de 12 ans, présentant, avec son équipe, un « Wyang Kulit » au « MÜM », comme il le fit à Antwerpen, au « Centre de la Marionnette » de Tournai et au « Musée La Boverie », à Liège,  dans le cadre, bien sûr, d’ « Europalia Indonesia »

… Et pour terminer la visite de la présente exposition, nous découvons les différents processus de fabricationmais aussi d’identification des marionnettes, Giuseppe Di Stazio, collaborateur scientifique du Musée, nous dévoile, au sein des dernière vitrines de l’exposition, la manière dont les masques sont portés. Ainsi, nous voyons qu’à l’arrière des masques se trouvent un morceau de cuir, de tissu ou de bois, que le danseur doit serrer entre ses dents, assurant la stabilité du port du masque, les danseurs ne parlant pas, à l’exception duconteur qui, lui, porte un demi masque, dlui laissant toute la liberté de pouvoir s’exprimer. En outre, un filmnous montre la confection des masques, depuis la coupe du bois, en forêt, jusqu’à sa finition artisanale, prêts à être portés par les danseurs et le conteur.

Il nous reste donc deux semaines pour (re)découvrir l’Indonésie  un pays comptabilisant plus de 300 groupesethniques, le quatrième plus peuplé de la planètele plus étendu archipel au monde, comptant entre 13.466 et 17.508 îles, selon les estimations – par ses pratiques du théâtre de masques et de marionnettesClémence Mathieudirectrice du Musée écrivant dans le catalogue : « L’intemporalité des histoires racontées , de même que l’incroyable syncrétisme religieux et culturel qui se rencontre en Indonésieconstituent une belle leçon d’humanité et nous relient à l’universalité du masque et du rituel ».

 

Ouverture : du mardi au vendredi de 9h30 à 17h, le samedi et le dimanche de 10h30 à 17h. Prix d’entréeincluant l’accès aux collections permanentes (de Belgique et des cinq continents) : 7€ (6€ pour les étudiants à partir de 13 ans, les seniors et les membres d’un groupe / 3€50, de 06 à 12 ans / 0€, pour les moins de 6 ans). Catalogue (Ed. du « MICM »/bilingue anlais-français / broché/176 p.) : 25€. Site web http://www.museedumasque.be.

A tous, « Tanah Air Kita » (« Bienvenue »en indonésien) !

Yves Calbert / Photos : (c) « MÜM »

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