« Génération Tahrir », jusqu’au 22 Mai, au « Musée de la Photographie »

Née à Charleroi, en 1982, Pauline Beugnies a vécu au Caire pendant cinq ans. Ayant étudié l’arabe,  elle a assisté au réveil de la population dans les manifestations de 2011, en Egypte.

Photos Beugnies Femme Armée 2

Son reportage, particulièrement intéressant, vécu au creux de l’action, d’une génération qui a choisi l’émancipation à la tyrannie du patriarcat, est à découvrir jusqu’au 22 mai, au « Musée de la Photographie », à Mont-sur-Marchienne.

Particulièrement suite aux tristes événements qui viennent de faire l’actualité, entre autres, à Paris et à Bruxelles, entraînant en réaction, pour d’aucuns, une certaine hostilité à l’encontre des Musulmans, le reportage photographique et les textes de Pauline Beugnies prennent tout leur poids, nous proposant une autre forme de récit sur le monde arabo-musulman. Comme nous autres, Parisiens ou Bruxellois, en 2016, les Egyptiens, depuis 2011, se doivent de « rester vivant »!

Et bien vivants ces jeunes égyptien l’étaient en se dirigeant vers la Place de la Libération, le 25 janvier 2011. Pour preuve, ce que Pauline Beugnies écrit: « Je suis Sodeyfa, avec une dizaine d’autres filles… Nous sommes au moins mille… ‘Il ne faut pas que l’on nous identifie comme un groupe de manifestants’ me dit-elle. La révolution égyptienne est lancée. Sodeyfa saute dans mes bras… ‘T’as vu, Pauline, je vois ce que l’on est en train de faire’… Elle n’y croit pas »...

Photos Beugnies Place

« Génération Tahrir », tant au niveau de cette exposition que du livre l’accompagnant, dresse le portrait d’une génération en marche, se relevant des événements vécus au Caire, en présence de Pauline Beugnies, qui écrit: « Dans un contexte de propagande, où l’Etat s’efforce de réécrire l’histoire, de réinventer ses héros, de maquiller la vérité, je ressens l’urgence de partager une vision personnelle de ce temps de l’histoire égyptienne… Je puise mon énergie dans cette jeunesse… Cette énergie, puisée en Egypte, je veux la partager »…

Elle poursuit, en parfaite adéquation avec ce qui se passe aujourd’hui au coeur de l’Europe: « A l’école primaire, mes copains avaient des parents italiens, marocains, turcs. On se parlait, on s’engueulait. C’était possible. Aujourd’hui ces possibles semblent s’éloigner. Je souhaite faire entendre à la jeunesse d’ici des voies différentes venues de là-bas. Proposer une autre réalité du monde arabo-musulman. De ses forces vives. De celles qui connaissent le sens des mots ‘justice’ et ‘liberté’ « .

Photos Beugnies 4 x 4

Comme écrit à l’entrée de l’exposition: « Pauline Beugnies offre un regard passionné sur une génération qui a préféré l’émancipation à la tyrannie du patriarcat. Cette jeunesse, si médiatisée en 2011, a disparu de nos écrans de télévision. Il est urgent de parler d’elle, aujourd’hui », la photographe carolorégienne poursuivant: « En 18 jours, le raïs, Hosni Moubarak, a été balayé… La joie était immense, mais la révolte n’en était qu’à ses 1ères secousses. J’étais fascinée. Le mythe révolutionnaire dans son romantisme exacerbé m’éblouissait »

… Et toute ses intéressantes photos, prises sur le vif, de nous aider à revivre ces événements, tout en dévoilant leur existence actuelle, accompagnant ces jeunes, de la Place de la Libération, en 2011 jusqu’à leur présence, apparemment libérée, dans des discothèques ou autres clubs branchés, tel le « Marhrayan », en 2015, une photo y étant prise le 26 mai, il y a tout juste un an…

Mais outre le fait d’admirer ses photos, il convient de lire ses textes. Ainsi, elle évoque un certain Ahmed. Visé à 2 reprises dans les yeux, il a perdu la vue. Une photo nous le montre, le 20 novembre 2011, au lendemain de l’agression dont il fut victime, couché sur son lit, à l’hôpital, les yeux bandés, entourés de ses proches. Souriant, c’est lui qui réconforte ses proches. Et Pauline Beugnies d’écrire: « Paradoxalement, Ahmed ma confié avoir, aujourd’hui, une vision pour sa société, alors qu’avant le soulèvement de 2011, il n’était intéressé que par les jeux vidéo… Il s’apprête à étudier la psychologie post-traumatique à l’étranger… Des milliers de jeunes égyptiens ont été tués, blessés ou enfermés et torturés depuis le soulèvement de 2011 »… Et de citer Salona, qui, avant de sortir de prison, a été, de force, soumise à un examen de virginité…

"Cet homme, désormais aveugle, réconforte son entourage, c'est une sacrée leçon de vie"!

« Cet homme, désormais aveugle, réconforte son entourage, c’est une sacrée leçon de vie »!

Notons, au niveau de la scénographie de l’exposition, un mur « cairote », du moins censé l’être, puisque reproduisant un mur de la capitale égyptienne, avec ses graphittis et photos, parfois assez crues. Il ne manque que le son et, pour peu, l’on serait bien là, aux côtés de la photographe et de Sodeyfa, Ahmed, Salona, Malika, Sara, Fedan, Gehad, Abdullah, et autres jeunes égyptiens.

Du côté opposé, avant de sortir de l’expo, nous rencontrons 3 portraits de jeunes-filles du Caire, voilées, d’abord, puis libérées de leurs traditions familiales… A lire, assurément! … Extraits: Malika, 27 ans: « Je me suis mariée en 2009… Echec complet… Mon mari était violent… Il me frappait… Il était très pratiquant et utilisait la religion pour justifier ses actes de violence… Mon entourage lui cherchait des excuses… C’était moi seule contre le reste du monde… J’étais dévastée… Mon docteur était plus patriarcal que mon mari… Il essayait de me convaincre: ‘Tu ne vas pas trouver d’hommes qui veulent t’épouser, seulement des vieux … qui veulent des relations sexuelles avec toi, sans t’épouser’… J’ai décidé d’aller à une réunion sans le voile… Quelqu’un s’est lamenté… J’étais flippée… Je me suis sentie nue… La Place Tahir est le 1er endroit où je me suis sentie vraiment libre… J’y suis allée chercher le courage »…

Sara, 25 ans: « Je voulais profiter de la vie… Je portais le voile pour satisfaire mes parents… On doit toujours réaffirmer que même si on est une femme, on n’est pas faible… On doit se battre constamment pour notre liberté »…

Au mariage de Gehad, étudiante en sociologie, et d'Abdullah, journaliste.

Au mariage de Gehad, étudiante en sociologie, et d’Abdullah, journaliste.

Fedan, 17 ans: « Je trouvais ça profondément injuste que l’homme s’habille comme il veut et qu’il me dise quoi porter… Pour les sages d’ Al Azhar, seuls les fous pensent que ce n’est pas une obligation de porter le voile… Un cousin de 30 ans, qui est salafi, m’a dit: « Si tu n’es plus musulmane, n’en porte plus… Seules les non-croyantes ne portent pas le voile’… Ils me traitaient de mécréante… Personne n’a vu que c’était ma liberté personnelle… Ma mère m’a dit: ‘Tu dois écouter la parole de l’homme’… Je lisais un hadith (une parole de Mahommet, ndlr) chaque jour, l’un d’eux disait que le prophète recommandait à la femme de se taire et de suivre les ordres de son mari… On m’a dit, à la naissance que j’étais musulmane, mais j’aimerais comprendre ma religion… Tout repasse sur facebook, le lien avec d’autres jeunes qui se posent aussi des questions »…

Concernant cette dernière Cairotte, une lettre que son papa est exposée. Il lui écrivait, pour son anniversaire, de la prison où il était incarcéré. En voici la traduction partielle: « Ma fille, que diras-tu à Dieu, le jour du jugement dernier… Tu lui diras: ‘Je me suis trompée’… Même les théologiens d’Al Azhar ont tous confirmé la nécessité du voile qui cache le corps entier… Fais en sorte que ton anniversaire soit un point de départ qui satisfasse Dieu, toi-même, tes parents »…

En 2015, sur les toits du Caire, une jeunesse se voulant combative et libérée

En 2015, sur les toits du Caire, une jeunesse se voulant combative et libérée

Si l’on ne pense plus guère, ici, à la jeunesse du Caire, il convient de suivre l’après révolution de 2011, la chute d’Hosti Moubarak n’ayant pas tout solutionné, car comme l’écrit Pauline Beugnies: « Au pays des pharaons, la répression à l’encontre des jeunes est devenue féroce et arbitraire. Depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal Al Sissi, une politique de la terreur s’abat au hasard sur les activistes ou les opposants politiques. Son prédécesseur, le Frère musulman Mohamed Morsi, avait déjà balisé le terrain en matière de restriction des libertés fondamentales. Combien sont-ils à croupir derrière les barreaux sous des chefs d’accusation plus absurdes les uns que les autres ? Combien sont tombés sous les balles ou ont fui l’Égypte ces cinq dernières années? Le retour de l’État totalitaire a engendré le découragement, voire le désespoir, et l’on pourrait se demander ce qui a effectivement changé dans le pays après le soulèvement de janvier 2011. Peut-être les jeunes détiennent-ils eux-mêmes la réponse à cette question ? Eux, qui représentent plus d’un quart de la population et se sont longtemps vus comme une minorité impuissante, exclue de la vie active, du mariage comme de la politique. Depuis la mobilisation née à Tahrir, ils sont prêts à contester l’autorité de l’État comme celle du père, à remettre en cause le carcan des relations sociales traditionnelles et à s’affirmer par le biais de la culture, de l’activisme, ou simplement dans leur vie quotidienne, par un état d’esprit différent de celui des générations précédentes… Ensemble, ils restituent avec énergie et optimisme une part décisive de l’histoire en train de s’écrire ».

Photos Dessin

Soulignons encore que Pauline Beugnies, ayant suivi des études de journalisme à l’ « IHECS » (« Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales »), à Bruxelles, a réalisé, depuis 2008, d’autres reportages au Congo, au Bangladesh, en Albanie et, plus près de nous, en Belgique. Particulièrement centrée sur l’humain, elle consacra son 1er reportage aux enfants des rues de Kinshasa. Collaborant, désormais, avec le « New York Times », « De Morgen », « Le Monde », « Libération », « L’Express », « Télérama », « Elle », …, Pauline Beugnies a reçu le « Nikon Press Photo Award », en 2013, pour son travail travail intitulé: “Battir, l’Intifada verte”, ayant, également remporté un  « Mediterranean Journalism Award », de la « Fondation Anna Lindh ».

Ouverture du mardi au dimanche, de 10h. à 18 h. Par GPS, indiquez « Place des Essards ». Sinon les bus « TEC » N° 70 & 170 sont disponibles au départ de « Charleroi-Sud ». Prix d’entrée, incluant la visite du musée et des autres expositions temporaires (« Groupe Lhoist », « Magnum Photos », F & D Cartier, Justine Montagner & Sandrine Lopez): 07€ (05€ pour les seniors & membres de groupes de minimum 10 personnes / 04€ pour les étudiants & demandeurs d’emploi /00€ pour les enfants de moins de 12 ans. Site: http://www.museephoto.be.

Disponible au Musée, le livre « Génération Tahrir » (Pauline Beugnies & Ahmed Nagy/Ed. « Le Bec en l’Air »/120 photos de l’auteure dialoguant avec les dessins percutants d’Ammar Abo Bakr/2015/30€), qui, bien davantage qu’un simple catalogue, est un livre, complémentaire à l’exposition, qu’il convient de prendre le temps de feuilleter, en constatant que les textes sont rédigés en français et en arabe, signe bienvenu d’une volonté de rapprochement entre 2 cultures.

Yves Calbert, avec des photos de (c) Pauline Beugnies et un dessin de (c) Ammar Abo Bakr

 

 

 

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