Hugo Pratt chez Hergé, à Louvain-la-Neuve. #brabantwallon #lln #culture

Jusqu’au 06 janvier, le « Musée Hergé » accueille, pour la 1ère fois, une exposition extérieure au monde d’ « Hergé »: , organisée à l’occasion du 20ème anniversaire du décès d’Hugo Pratt (1927-1995) et de la reprise de « Corto Maltese » par 2 Espagnols, Ruban Pellejero (°1952), aux dessins, et Juan Diaz Canales, (°1972), au scénario, leur album « Sous le Soleil de Minuit », étant sorti des presses des « Editions Casterman », le 30 septembre 2015.

… Mais est-elle si « extérieure », puisqu’elle permet à « Corto Maltese », mythe de l’éternel aventurier, marin séduisant et un peu rebelle, courant de port en port, au gré des marées et rencontres, de venir à la rencontre de « Tintin », autre grand voyageur, journaliste de profession, … et au maître de la ligne claire d’accueillir, en son musée, le « pape » vénitien de la BD…

« J’ai eu la possibilité et la chance de rencontrer bien des gens sur mon chemin, des personnes qui me ressemblaient, avec qui j’ai fait un bout de ce que Rudyard Kipling (1865-1936) appelait: « la grand route »; nous n’allions pas tous dans la même direction, mais chaque rencontre, sur cette route là, a été une rencontre importante », écrivait Hugo Pratt.

… Et c’est sur une de ses rencontres que commence l’exposition, par une photo en noir-et-blanc de Georges Remy et d’Hugo Pratt se côtoyant à Angoulème, en 1977… Quelques mètres plus loin, une immense photo de l’auteur italien, … sur les toits de Venise, avec ses mots: « A Venise, j’allais à l’école, je me sentais assez doué pour le dessin, mais mon principal projet, à cette époque, était de réussir à traverser toute la ville en passant par les toits. Je vivais pratiquement sur les toits et sous les toits, sous les tuiles, je gardais mes choses, mes journaux, mes livres » (extrait d’ « Une Soirée avec Pratt, l’Orson Welles de la BD », 1973).

… Ses livres, en fin de vie, dans sa maison de Grandvaux, près de Lausanne, il avait réussit à les récupérer, à sa plus grande joie, de ses différents correspondants, éparpillés sur différents continents, sa bibliothèque comptant alors quelques 120.000 ouvrages!!! … Captant son attirance pour la littérature, l’exposition évoque tous ces auteurs qui l’ont inspiré, dans un agréable parcours, à la fois littéraire et artistique, reprenant sa progression, de ses débuts à la réalisation de son dernier album.

Ainsi, en 1989, il confie à Eddy Devolder: « Ayant découvert Milton Caniff (1907-1988), à 12-13 ans, d’emblée, j’ai senti un impact, quelque chose que les autres dessinateurs ne m’apportaient pas, sur le plan de l’histoire, mais surtout sur le plan du dessin ».

Ayant rejoint son père, militaire en Abyssinie (actuelle Ethiopie), « avec des journaux plein d’histoires de Milton Caniff, il s’engage, à la même époque, dans la police coloniale. Alors que son géniteur le quittait, étant emmené dans un camp britannique de prisonniers de guerre, ce denier lui remit une édition anglaise de l’ « Ile au Trésor », de Robert Louis Stevenson (1850-1894), lui disant, en guise d’ultimes paroles d’un père à son fils: « Va à la recherche de ta propre île ».

Son paternel décédé en détention, en 1942, Hugo Pratt, qui commence à raconter ses 1ères hisoires en images, écrit: « Mon père avait raison, j’ai trouvé mon île au trésor. Je l’ai trouvée de mon monde intérieur, de mes rencontres, de mon travail. Passer ma vie avec un monde imaginaire a été mon île au trésor » (« Le Désir d’être inutile », Ed. Robert Laffont, 1991). Dans ce même ouvrage, il écrit: « J’ai 13 façons de raconter ma vie et je ne sais pas s’il y en a une de vraie, ou même si l’une est plus vraie que l’autre ».

… Ayant ainsi vécu en Afrique, il s’intéresse à Arthur Rimbaud (1854-1891), écrivant: « Je pensais à Rimbaud lorsque j’étais en Afrique et je suis allé voir ce qu’on pensait être sa maison … Il m’arrive parfois, même souvent, lorsque je me mets à penser à une histoire que je sorts un poème qui me donne l’amorce ou la clef de l’Histoire … Dans la littérature, et Dieu sait si j’ai beaucoup lu, ce qui me touche le plus, c’est la poésie, parce qu’elle est synthétique et qu’elle procède par l’image. Lorsque je les lis, ces images, je les vois, je les sens épidermiquement. Derrière la poésie se cache une profondeur que je capte quasi instantanément » (recueilli par Eddy Devolder, 1989).

Rapatrié en Italie, par la « Croix-Rouge », en 1945, il crée, avec Mario Faustinelli (1924-2006) et Alberto Ongaro (° 1925),  l’ « Assodi di Picche » (« L’As de Pique »), journal dans lequel il apprend son métier d’auteur de BD. Quelques exemplaires sont exposés, de même que des planches de « Sgt. Kirk » (« El Sargento Kirk »), publiées dans « Misterix », dès 1953, en Argentine, où il émigre de 1949 à 1962, sur des scénarios de l’Argentin Hector Oesterheld (1919-1977), dont il dit: « Nous ne nous entendions pas très bien, mais c’était le meilleur scénariste que j’aie connu ». Leur collaboration prit fin en 1959.

Ce personnage donne son nom à une revue de BD, « Il Sergente Kirk », qu’il publie, à Gènes, dès 1967, réécrivant les textes en italien et en réadaptant les scènes au format européen. Et c’est au sein de ce périodique qu’apparaît pour la 1ère fois, de 1967 à 1069, un personnage secondaire, apparaissant attaché sur un radeau, les bras en croix, « Corto Maltese », dans  « La Ballade le la Mer salée », « le 1er véritable roman en bande dessinée » – selon l’historien Erwin Dejasse (°1971) -, qui sera publié, en français, par « France-Soir », de 1973 à 1974, avant d’être édité en par « Casterman », en 1975, un album pour lequel il obtient, en 1976, le « Prix de la meilleur Oeuvre réaliste étrangère », au 3ème « Festival d’Angoulème« , qui le récompense à nouveau en 1981, 1987, 1988 et 2004. Arrivé à Paris, en 1970, les aventures de « Corto Maltese », se retrouvent en France, dans « Pif Gadget », puis en Belgique, de 1974 à 1977, dans  « Le Journal de Tintin », où « Les Scorpions du Désert » sont publiés dès 1973, ce qui justifie, d’autant plus, la présence de cette fort intéressante exposition au sein du « Musée Hergé ».

... Où l'on retrouve "Corto Maltese" proche de "Tintin" dans "L'Oreille cassée" ...

… Où l’on retrouve « Corto Maltese » proche de « Tintin » dans « L’Oreille cassée » …

… Mais, tous deux se retrouvant dans le catalogue du même éditeur, « Casterman », que de différences avec Georges Remy, lui qui fit tant voyager « Tintin », pratiquement sans jamais quitter la Belgique, alors même qu’Hugo Pratt n’a cessé de parcourir le monde. Autre différence majeure, outre la survie du héros après le décès de son créateur, l’attirance de l’auteur italien pour la représentation de la féminité, notamment dans ses superbes aquarelles, dont une série est intitulée « Les Femmes de Corto Maltese ». Il n’y a qu’à l’écouter dire, sur d’émouvantes images, projetées au sein de l’exposition et dues à Manu Bonmariage (°1941/extrait de la série « Un Homme, une Ville »/ »RTBF »/1980): « Dans mes BD, les femmes sont parfois plus importantes que Corto… J’ai un grand respect pour les femmes »…

Après un passage chez « Pilote », pour « La Macumba du Gringo », en 1977, il est l’un des initiateurs, en 1978, du mensuel « A suivre » – où il publie, en 1994, quelques mois avant son décès, « Saint-Exupéry – Le dernier Vol » -, Hugo Pratt fonde son propre bimestriel, « Corto », dont les 22 numéros sont édités par « Casterman », de 1985 à 1989, également éditeur du magazine « A suivre » et, en 1995, de l’album consacré à St.-Exupéry, tandis qu’il publie « Fort Wheeling », en 1980, dans « Metal Hurlant ».

… A chacun de parcourir, à son rythme, cette scénographie innovante, afin de se rendre compte du talent de cet authentique artiste, de ses sources d’inspiration littéraire, cette exposition, aux nombreuses aquarelles – de ses « Ethiopiques », en 1978,  à d’autres en rapport avec Rudyard Kipling ou Arthur Rimbaud, en passant par celles révélant des danses celtiques, des joueurs de cornemuses ou des Indiens nord-américains menaçants – se visitant telle une Galerie d’Art, … une pièce étant réservée à la publication, après 23 années d’absence, du 13ème tome des aventures de « Corto Maltese », « Sous le Soleil de Minuit », s’ouvrant sur un poème de Robert William Service (1874-1958), un écrivain britannique émigré au Canada: « D’étranges choses sont faites sous le soleil de minuit, par les hommes qui cherchent de l’or. Les pistes du Nord gardent le secret des histoires qui glaceraient le sang dans vos veines »…

Ainsi Ruban Pellejero et Juan Diaz Canales poursuivent, de manière magistrale, l’oeuvre du maître, dans un grand souci de fidélité à ce dernier, qui, dès la création de son héros de papier, aimait introduire des textes d’auteurs, comme dans sa 1ère aventure, »La Ballade de la Mer salée », où il reproduit un poème d’un autre écrivain britannique, Samuel Taylor Coleridge (1772-1834): »Le Crime du Vieux Marin ».

Mais « Corto Maltese », lui, même passé dans d’autres mains, n’a pas vieilli. « Pourquoi le faire vieillir et puis mourir. J’ai préféré qu’il boive l’élixir de longue vie », ce qu’il fait d’ailleurs dans l’album « Les Helvétiques »… Et Hugo Pratt, artiste généreux, dont les oeuvres sont exposées dans nombre de musées, de confier à Eddy Devolder, en 1989: « Il ne va plus vieillir, maintenant »!

Tout au contraire, ce matelot audacieux, par la grâce d’un noir intense, lumineux, vient de renaître, plus jeune et plus intrépide que jamais! Longue vie donc à « Corto Maltese »!

Musée et exposition ouverts du mardi au vendredi, de 10h.30 à 17h.30, le samedi et le dimanche, de 10h. à 18h. Prix d’entrée combiné, incluant un audio-guide pour le musée: 9€50 (étudiants, seniors & familles nombreuses: 7€; enfants de 7 à 14 ans et étudiants locaux: 5€; jusqu’à 6 ans inclus: gratuit). Exposition temporaire seule: 2€. Site: www.museeherge.com.

Yves Calbert.

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s