« Tardi » à Bozar.

Tardi

 

A découvrir, jusqu’au 23 novembre, à « Bozar », une exposition devant aussi bien intéresser les historiens et les enseignants que les amateurs de bandes dessinées, « Putain de Guerre », présentant toutes les planches, en deux versions, l’originale à l’encre de chine, ainsi que la mise en couleurs originale, quelques planches étant affichées en grands formats, dans leur ordre chronologique de 1914 à 1919, l’oeuvre ayant été publiée en deux volumes, en 2008-2009, par les « Editions Casterman ».
Dès l’entrée, un avertissement est affiché, quant au « réalisme cru de certaines des images présentées »! De fait, Jacques Tardi (°1946/Fr.), dont les deux grands-pères ont été soldats en ’14-’18, nous fait revivre l’extrême cruauté de la « grande guerre », tant par l’image (explosions de sang, têtes et autres membres arrachés, cadavres de chevaux dans les arbres, …) que par le texte, rédigé à la première personne, ce qui nous permet de vivre cette « Putain de Guerre » sur le front, en qualité de simple soldat, celui là-même qui vit la peur au ventre dans sa tranchée.
« Faut dire (qu’avec) nos tenues de fêtes foraine, (c’était) parfait pour le tir aux pigeons », commente ce soldat, dans les premiers jours de guerre, durant lesquels les Français portent des uniformes particulièrement voyants, sans casques pour les protéger et « sans chaussettes dans leurs chaussures dures », ce qui rend la marche à pied bien pénible, certains officiers n’hésitant pas à tirer sur leurs propres hommes, lorsqu’ils n’avançent pas au pas, au rythme voulu.
Et pourtant, nombre de jeunes Français, peu cultivés, écoutant leurs enseignants, leurs curés, victimes de ces « bourrages de crânes », partent en chantant, la fleur au canon, heureux de pouvoir passer quelques semaines à la campagne, histoire de se changer les idées. Mais la réalité est toute autre, l’une des grands mères de l’auteur, lui apprenant que son grand-père allant chercher de la soupe dans une tranchée, se jetant sur le sol pour éviter des tirs ennemis, s’est retrouvé avec ses mains dans les entrailles d’un compatriote venant de décéder. … Et là, comme nous le révèle un documentaire vidéo, « Tardi et la Grande Guerre » (Nicolas Albert/Fr./2011), Jacques Tardi explique comment il a pris conscience de l’horreur de cette guerre que l’on souhaitait être la « der des ders »! … L’on sait ce qu’il en advint! …
Et Jacques Tardi d’observer, grâce à l’historien Pierre Verney (°1946/Fr.), des objets du quotidien des soldats de l’époque, tous porteurs de tant d’histoires; de se lancer dans la lecture d’ouvrages d’historiens; et de se rendre, enfin, dans les tranchées, afin de mieux ressentir les lieux (qui, à l’époque étaient encore facilement accessibles à tout-en-chacun); pouvant, ainsi, mieux se lancer dans la réalisation de « Putain de Guerre », dont l’originalité réside dans le fait que chaque page est constituée de trois « strips », évoquant ce que les soldats voyaient de leurs tranchées. Par ailleurs pas de bulles, mais des phrases au bas de pratiquement chaque dessin panoramique, à l’exception de quelques pages ayant fait l’objet d’une commande particulière, concernant les soldats français exécutés, « par des jeunes ne se posant pas de question », pour refus de combattre, désertions, amputations volontaires, dans l’espoir d’être réformés, …
Et si le soldat, dont nous suivons le journal de guerre, dit: « Nous étions abandonnés entre les pattes d’un individu incompétent et buté, haut placé dans la hiérarchie des assassins », il cite, via Jacques Tardi, la déclaration du Général Rebillot (« Libre Parole », 13/11/1914): « Il était temps que vienne la guerre pour ressusciter, en France, le sens de l’idéal et du divin »… Sans commentaire! …
Pour permettre au lecteur de respirer quelque peu, un peu d’humour grivois: « La grande question c’est de savoir si les Ecossais, qui allaient à la mort avec vaillance, portaient des caleçons ou s’ils avaient des grelots qui jouaient les castagnettes, en toute liberté, sous leur jupe. Mais comment sourire quand « … on commençait une nouvelle putain de journée de guerre, vautrés dans la paille, qui tournait en fumier, en compagnie de rats et de poux, dans la puanteur des pets, des pieds et des cadavres qui pourrissaient au dehors ».
Et de se révolter contre les dirigeants, en 1915: « C’est là, au coeur du brasier, que je les aurais voulus tous ces gros malins, Joffre, le Président, le Kaiser, les curés, tous les généraux et ma mère pour m’avoir mis au monde ». Vint l’hiver 1916: « En janvier, (avec) la neige, çà faisait plus propre, mais des morceaux de viande humaine retombaient quelquefois en flocons rouges sur le linceul dégueulasse du champ de bataille », le dessin de Jacques Tardi parlant de lui-même… Une description parmi d’autres qui amène cette réflexion d’un soldat qui devait devenir papa, en 1917: « Il espérait que ce bébé serait une fille, pour ne pas porter les armes, ou, si c’était un gars, qu’il soit mort-né »… Et de constater: « D’un général italien à un général français, je ne sais pas lequel des deux il aurait fallu abattre en priorité », ou encore: « Au son du biniou, le cul à l’air et les genoux en sang, voilà comment les Ecossais allaient au feu. C’était une sorte de massacre folklorique, pour la plus grande gloire du Royaume-Uni », voire, côté français: « Nous, au moins, les hommes des troupes coloniales on les foutait en première ligne. On les voulait morts pour la France! On leur avait fait des promesses qu’on ne tiendrait pas, bien sûr »!
Viennent, en 1918, 18 dessins de visages partiellement détruits de survivants, d’autres de mutilés unijambistes ou n’ayant plus de jambes ou de bras, tant chez les Allemands que côté français: « Si aucune ville allemande n’avait souffert, les hommes mutilés, les veuves et leurs mômes, n’avaient plus que leurs yeux, tout comme nos veuves et nos pupilles. Ces lendemains qui saignent allaient être terriblement douloureux, sauf pour les fournisseurs de prothèses. Chez nous, ce serait le temps de la « main nationale », fabriquée par des poilus culs-de-jatte »… Quant aux médecins, dépassés par les événements: « Inutile de (nous) occuper des blessés au ventre, ils allaient tous crever, et, de toute façon, (nous n’étions) pas équipés pour intervenir »… Mais bon, … « La République, dans son immense générosité, était fière de leur offrir l’insigne honneur de mourir pour la patrie »… Ainsi, « Dans la cour des Invalides, tu étais là, mon Général, à distribuer des pacotilles à des pauvres gars sans bras, ni jambes, tout en espérant que (ton) ordonnance avait fait réserver une bonne table chez Maxim’s ».
… L’annonce de l’armistice faite les Allemands se rendent, mais que de souffrances pour en arriver là! … « Les Boches faisaient « Kamarad ». Il aurait fallu commencer par çà des deux côtés, pour éviter les massacres organisés par ceux d’en haut, mais le fusil qu’ils leur avaient collé entre les mains, forcément, il a bien fallu qu’il s’en serve et tout le reste a suivi »… « Qu’ils aient été athées ou culs bénis, on les a allongés sous les croix de Jésus en béton… La croix qui va avec la médaille en bronze »…
Triste bilan: « 37 pays belligérants, 18 millions et demi de victimes (sans compter les ravages de la grippe espagnoles), 21 millions de blessés (dont 10 millions de mutilés), 10 millions de réfugiés, 9 millions d’orphelins, près de 800.000 maisons et plus de 9000 usines détruites », …, quelle « Putain de Guerre »!
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Egalement présentés au sein de cette exposition, des croquis jamais publiés, des caricatures, telle celle publiée en 2013, à un an de l’anniversaire fêté cette année, accompagnée de ce commentaire: « Tiens, voilà le centenaire qui passe, avec son cortège de ministres. Et dire que c’est pour ces pitres qu’on s’est fait trouer la peau »… N’oublions pas, non plus, cette série « Des Lendemains qui saignent », 9 originaux (sur 10) d’un album/CD édité, lui aussi, par « Casterman » (2009), où Jacques Tardi illustre 10 textes pacifistes et antimilitaristes, chantés par Dominique Grange (°1940/Fr.), avec des textes, entre autres, de Louis Aragon, Léo Ferré et Boris Vian, et des commentaires historiques de Pierre Verney.
Bien sûr, pour certains intellectuels, évoquer la guerre par la BD, ce n’est qu’une simple vulgarisation, mais il faut bien admettre qu’en visitant cette exposition, ou en feuilletant les albums signés par Jacques Tardi, l’on apporte à nombre de jeunes, et moins jeunes, une connaissance de la triste réalité de ’14-’18, pouvant même, à l’inverse, donné l’envie à certains de feuilleter des ouvrages d’historiens, afin d’en apprendre davantage, à fortiori à nombre d’enseignants d’utiliser les albums de Jacques Tardi afin d’illustrer leurs cours.
Exposition à voir, assurément, ouverte du mardi au dimanche de 10h. à 18h., le jeudi jusqu’à 20h.30. Prix d’entrée: 4€ (2€ pour les enseignants, les seniors, les – de 26 ans, les demandeurs d’emploi, … / 1€25 pour les « article 27 » / gratuité jusqu’à 11 ans inclus. Egalement disponible: billet combiné avec l’entrée aux expositions « Peintures de Sienne » et « Rubens et son Héritage, Sensation et Sensualité ». Plus de renseignements sur:www.bozar.be.
Yves Calbert, avec des extraits des textes écrits par Jacques Tardi.

 

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