JEAN ROBIE. FAISONS CONNAISSANCE AVEC CE GRAND ARTISTE
Artiste trop peu connu, Jean Robie (1821 – 1910), à une époque où la photographie commençait à peine, nous permit, par ses peintures de paysages et de portraits, de découvrir le monde tel qu’il était à son époque.
Ainsi dans le cadre d' »Europalia India », au « Musée Charlier », nous avons pu aller à la rencontre de l’Inde (britannique, à cette époque) et Ceylan (l’actuel Sri Lanka), à la fin du 19ème siècle. Des objets rapportés de ses voyages, ainsi que nombre d’anciennes photographies, y étaient présentés. Autrefois, ils étaient exposés dans sa maison de la Chaussée de Charleroi, à Saint-Gilles, où Jean Robie avait reconstitué une atmosphère exotique de « cabinet indien ».
Ecrivain de talent, il rédige, en deux volumes (1883 et 1885), ses « Fragments d’un Voyage en Inde et à Ceylan », dont plusieurs fragments furent publiées par l' »Académie royale ». Il y décrit, de manière pittoresque, son périple et toutes ses découvertes, regard enthousiaste et curieux d’un « globbe-trotter » occidental sur ces deux pays fascinants et complexes.
Extraits choisis, lors de son expédition parmi différents villages indiens dans la jungle : « Combien je regrette ma monture! Rien d’amusant dans ce genre de locomotion. Du haut du siège traditionnel, je dominais la multitude bigarrée qui grouillait dans les bazars, et mes regards s’égaraient dans l’intérieur des cours et des habitations. Un grand plaisir est de voir l’éléphant se mouvoir, s’insinuer dans la foule la plus dense par un léger frôlement de sa trompe; l’animal sait d’avance où il fixe le pied, son appendice nasal lui sert de sixième sens. Si quelque chien s’endort en travers de la rue, l’éléphant s’en écarte au besoin lui-même : il respecterait une souris ». (T. 1, p. 60)
« Dans un ravin profond, les éléphants manifestent des signes de fureur et sonnent de la trompe. L’herbe ondule, des branches mortes craquent en divers endroits : ce sont les tigres ». (T. 1, p. 70) … Mes voeux d’artiste sont accomplis au-delà de toute espérance. J’ai vu la nature vierge, j’ai vécu dans la jungle quinze jours et quinze nuits; les jours surnagent comme un beau rêve au milieu de mes souvenirs ». (T. 1, p. 74)
Ou encore, lors du couronnement d’un Maharajah : « Le lendemain je faisais la grasse matinée, contre mon habitude, lorsque je fus réveillé brusquement au son d’une musique étrange, faite de sons aigus et de roulements de timbales : je soulève aussitôt la natte en rotin qui me sert de porte, et qu’elle n’est pas ma surprise de voir la route couverte de gens en costumes d’apparat! Des timbaliers à cheval précèdent une escouade de cavaliers hindous, suivis d’éléphants caparaçonnés avec un luxe inouï … Rien de vulgaire dans ce débordement de luxe; tout séduit la vue dans cet appareil féerique, où les étoffes du Cachemire, les soies brodées, les ors, les diamants, les armes damasquinées, rivalisent d’éclat sous le grand soleil de l’Inde ». (T. II, p. 92-94)
Voire, lors de la visite d’une mosquée, à Amritsir : « Pour pénétrer dans les mosquées ou autres monuments consacrés au culte, le voyageur dit se soumettre à de petites formalités qu’il est prudent d’observer : on peut rester couvert, mais on doit quitter ses chaussures et les remplacer par des babouches. Ici, c’est plus sérieux : un gardien commence par nous faire lire de grandes pancartes écrites en plusieurs langues et engageant les étrangers à se conduire avec la plus grande circonspection … Ces formalités accomplies, nous nous dirigeons vers le temple à la file indienne, flanqués de nos six olibrius. La démarche chancelante, et traînant les pieds avec nos énormes babouches, nous avions l’air de trois condamnés
allant au supplice, en effet, car il est recommandé de ne pas rire ». (T. II, p. 81)
Quant aux habitations destinées aux « étrangers, fonctionnaires anglais, colons ou touristes » : : « Mais revenons à ce que l’on nomme un bungalow. Ce subsantif, usité dans les langues indoues, désigne ad libitum une maison européenne, un hôtel ou un lieu de refuge. Le dâk bungalow signifie particulièrement une maison de poste, ayant quelque rapport avec nos hôtels de province où on « loge à pied et à cheval », avec cette différence que l’on n’y trouve pas d’écurie; on attache les chevaux, les éléphants ou les buffles à des piquets, dans le voisinage de l’habitation … Un khansarnah (sorte de domestique à tout faire) est attaché à l’établissement, de même que les pankabohis chargés, au besoin, de faire mouvoir les pankahs (éventails) soit dans la salle à manger, soit dans les chambres à coucher. La nourriture, qui se paye à part, ne ferait pas le compte d’un gourmet, sauf le plat de riz au kerry, dont les Européens sont en général très friands » (T. II, p. 30)
Et, par grand vent, en mer, entre Ceylan et Bruxelles (22 jours à bord de l' »Anadyr »), alors qu’il peignait : « Je me mis à faire de cet étonnant tableau une rapide pochade, car il ne serait pas possible de travailler assidûment pendant de longues séances sous ce ciel brûlant, et, comme je terminais, le vent souffla, de telle sorte que, l’esquisse s’étant retournée, la peinture se trouva fixée sur mon habit blanc, et j’eus deux esquisses au lieu d’une, mais j’étais dans un bel état »! (T. 1, p. 23)
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Grand voyageur, il se rendit également dans le Midi de la France, en Espagne, en Italie, au Maroc, en Egypte, en Syrie, …
Mais, en Belgique, Jean Robie est davantage connu pour ses natures mortes, d’une excellente technique, fruit d’une composition recherchée, témoignant de sa fascination pour la nature. Ainsi ses roses, posées sur une table, entourées d’ustensiles précieux, en argent ou en porcelaine, par une coupe de nautile ou d’oeufs d’autruches.
Natif de la rue Haute, il fut élevé dans la forge paternelle, face à l’hôpital Saint-Pierre (dont il décorait les portes par des dessins à la craie), entouré de six frères et cinq soeurs. Suite au décès de sa maman, il séjourne à Paris, avant de revenir à Bruxelles, pour s’inscrire à l' »Académie royale des Beaux-Arts ». En 1848, il obtient sa première médaille d’or, au « Salon de Bruxelles », avant d’acquérir le titre de « Chevalier de l’ordre de Léopold I », en 1881, suite au succès obtenu lors de son exposition, à l’occasion de l’inauguration du « Palais des Beaux-Arts ».
Premier prix de l’exposition internationale de Sydney, en 1879, il fut membre de la « Commission directrice des Musées royaux de Peinture et de Sculpture de l’Etat », de 1882 à 1908, « Commandeur de l’Ordre de Léopold II », ainsi que membre d » l' »Académie des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts ».
Ainsi reconnu, ses toiles se vendent, lui permettant d’acheter un terrain, à Saint-Gilles, d’y faire construire sa maison et de voyager en Afrique, en Asie et en Europe, l’amenant à rédiger différents ouvrages et à entrer en relation avec Léopold II, un autre « grand voyageur ».
Depuis 2007, la « Fondation Jean Robie » permet de perpétuer la reconnaissance de ce peintre-écrivain, notamment par la publication d’une monographie rédigée par Kathleen de Fays et Brigitte Schuermans (chez « Racine, en 2008), par différentes expositions (dont celle du « Musée Félicien Rops », à Namur, intitulée « En Route, sur les Traces des Artistes belges en Voyage », du 24 mai au 28 septembre 2014), tout en s’attachant à répertorier l’ensemble de ses oeuvres.
Yves Calbert,
avec des textes de Jean Robie et de sa « Fondation ».



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