LE TOUR DU MONDE EN 80 LETTRES…AU MUSEE DES LETTRES ET MANUSCRITS
Forcément, avec un tel titre, l’exposition se doit de commencer par Jules Verne : « Très curieux, très curieux!, se disait Passe Partout, en revenant à bord. Je m’ aperçois qu’il n’est pas inutile de voyager, si l’on veut voir du nouveau ». Cependant, son neveu l’ayant grièvement blessé à une jambe, en 1886, Verne ne put guère voyager. A l’image d' »Hergé », bien plus tard, il travaille donc sur des bases documentaires. Assurément, un immense travail! Néanmoins, se basant sur un guide touristique réputé, il commet, sans le vouloir, une erreur concernant Trieste, dans « Mathias Sandorf » (1885). Une lectrice le lui signale et il y donne une réponse, s’excusant de son erreur. La dame est heureuse, peu importe l’erreur, l’essentiel, elle a reçu une lettre signée de la main de l’écrivain! Elle répond à Verne : « Je regretterai moins ses erreurs … puisqu’elles m’ont valu votre sympathique lettre ».
Comme nous évoquons un « Tour du Monde », la scénographie nous propose quelques panneaux routiers nous informant de la distance entre Bruxelles et divers lieux, comme Istanbul (2182 km), l’Inde (6420 km), l’Himalaya (7650 km), le Mexique (8239 km), le Brésil (9671 km), le Pôle Sud (13545 km), la Polynésie (15668 km), l’Australie (16763 km), … L’envie de voyager nous envahit! … Retrouvons donc quelques grand voyageurs! …
Fuyant Paris, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud embarquent à Oostende pour London, le 07 septembre 1872. A Bruxelles, avant d’embarquer, Verlaine écrit ces mots, qu’il expédiera de la capitale britannique : « Une autre fois, je t’enverrai des impressions de Belgique. Quel aimable pays en comparaison de ce nid de canards appelé London »! Au verso de ce pli, il réalise un dessin le mettant en scène avec Rimbaud, ce dernier se faisant cirer les chaussures, avec la mention « Cannon Street at 10 o’ clock morning », où l’on retrouve, aussi, une tête de « bobby », à l’avant plan, et la cathédrale Saint-Paul, à l’arrière plan. Un fort beau dessin.
Suite à leur séparation (« Je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine »), Arthur Rimbaud n’écrit plus, sauf des lettres, à sa mère, notamment, et des … reçus comptables. De fait, s’étant lancé dans le trafic d’armes, il organise une caravane forte de trente hommes et cinquante chameaux, afin de revendre, cinq fois plus chers, des fusils … liégeois à Ménélik II Roi du Choa, en Ethiopie. Ainsi, nous trouvons différents reçus, signés de la main de l’artiste-trafiquant. Ainsi : « Je reconnais avoir reçu d’Ato Tesamma vingt mille thalaris (th. 20000) pour le compte de Mr. Savouré avec S.M. le Roi Ménélik ».
En 1803, François-René Chateaubriand est secrétaire d’Ambassade, à Rome. Il écrit : « Je ne demeurerai qu’un an ici, jour pour jour … La vie est ici ennuyeuse … Les honneurs, mon cher ami, coûtent cher! Heureusement, je n’en porterai pas très longtemps le poids »! Néanmoins, il reviendra dans la « Ville Eternelle », comme Ambassadeur, en 1828-1829, y développant sa vision du romantisme.
Dans un cadre, un couvre-chef d’officier d’Antoine de Saint-Exupéry, affecté au 37ème régiment d’aviation de chasse, à Casablanca. Profitant d’une permission, il visite Rabat, écrivant : « un bijou de ville dans de grands murs épais ». Des dessins, pris sur le vif, de l’auteur du « Petit Prince » sont, également, exposés, comme celui représentant un pilote endormi, portant la mention manuscrite : « Notre as Charcollet rêve à sa prochaine chute »! Autre légende originale, montrant un mécanicien assoupi : « Non, il n’est pas mort … Il dort ».
Les troupes françaises s’emparant d’Alger, en 1830, artistes et écrivains vivent désormais l’Orient, en dehors de toute fantaisie. Se rendant en Tunisie, en 1858, Flaubert admire les ruines de Carthage, parmi lesquelles il trouve l’inspiration pour son roman « Salammbô », écrivant : « Je rêvais de lointains voyages dans les contrées du sud; je voyais l’Orient et ses sables immenses, ses palais que foulent les chameaux et leurs clochettes d’airain ». … Eugène Delacroix, attaché à l’Ambassade au Maroc, émerveillé par les coutumes locales et la chaleur des couleurs, évoque … « le pays du cuir et des lions »! … En vitrine, travail de base pour la réalisation de futures aquarelles, plusieurs carnets de dessins et croquis à la mine de plomb, dont l’un réalisé au Royaume-Uni, en 1825, sur les traces des paysagistes britanniques.
D’Egypte, Francis Carco évoque, en 1932, des « pyramides fond d’or sur le sable rose, puis orangées, safran renvoyant la lumière, tout est hâlé d’une harmonie de douceur ». Avec sa superbe écriture, descendant de la gauche à la droite, Pierre Louÿs écrit : « … j’ai découvert … le Grand Sphinx. Celui qui a fait ça, c’est un monsieur, si ce n’est pas le bon Dieu. Quant aux Pyramides, c’est tout petit. Et à part ça, ce n’est pas intéressant ». Surprenant, … mais une tour parisienne, bien plus proche de nous, semble l’impressionner davantage : « La tour Eiffel monte toujours. Bien qu’elle ne soit pas encore au tiers de la hauteur qu’on veut lui faire atteindre, on la voit déjà de tout Paris ».
De Cocteau, une carte postale autographe signée à Georges Hugnet, illustrée d’un dessin et rédigée à bord de l' »Orphée II », le 27 juin 1952. D’outre-Atlantique, il écrit : « Il y a des villes assises, il y a des villes couchées. New York n’aime ni s’asseoir, ni s’étendre. C’est une ville qui dort debout ».
Fort malheureusement, certains voyages laissent un goût amer. Ainsi, George Sand, passe l’hiver 1838-1839, à Majorque, île de la Méditerranée, avec son amant, Frédéric Chopin. A son retour à Paris, la romancière rédige une lettre où elle évoque le « plus malheureux essais de voyage qui se puisse imaginer … Là où la nature est belle et généreuse, les hommes sont mauvais et avares ». De fait, Chopin étant atteint de phtisie, les autochtones le croient contagieux. Considéré comme un pestiféré, chassé de son premier logement sur l’île, aucun chauffeur n’accepte de le transporter dans sa voiture, la traversée maritime ne pouvant s’effectuer qu’à bord d’un bateau transportant des … cochons. Pour Sand, « L’Espagne est une odieuse nation »!
Officier de la marine française, Julien Viaud s’embarque sur le « Flore », en 1871, pour gagner Tahiti, où la Reine de l’île, Pomaré, le surnomme Loti, du nom d’une fleur tropicale. Inspiré par ce voyage, il écrit « Le Mariage de Loti » (1882). Cet ouvrage de Pierre Loti, chargé d’exotisme, fut apprécié par Vincent Van Gogh (« Je puis très bien me figurer qu’un peintre d’aujourd’hui fasse quelque chose comme ce que l’on trouve dépeint dans (ce) livre, où la nature d’Otahiti est décrite ») et influença Paul Gaughin dans son désir de fuir notre 0ccident (« pour être tranquille, pour être débarrassé de de l’influence de la civilisation »), afin de s’installer à Tahiti, en 1891. Mais là, son « imagination commençait à se refroidir ». Hors,il ne veut « faire que de l’art simple ». Aussi, dix ans plus tard, il se domicilie sur l’île d’Hiva Oa, aux Marquises, écrivant : « Mes toiles de Bretagne sont devenues de l’eau de rose à cause de Tahiti, (qui) deviendra de l’eau de Cologne, à cause des Marquises ».
« Et par manque de brise, le temps s’immobilise aux Marquises », chante le « Grand Jacques » qui, séduit par cette même île d’Hiva Oa, y arrête, définitivement, fin 1975, le bateau avec lequel il venait d’effectuer plusieurs mois de navigation. Capitaine de navire, il devient commandant de bord de son avion, qui lui permettra d’aider les Marquisiens, notamment pour conduire, si nécessaire, les habitants d’Hiva Oa à l’hôpital. Ainsi, nous découvrons la licence de pilote de Jaques Brel, obtenue à Paris, le 03 juin 1965, à côté de quelques-unes de ses lettres. Le 15 janvier 1977, il écrit à son ami, l’abbé Rivière : « Oui, c’est le vieux Brel. … Moi, ça va bien, je vis sur une île perdue. Belle à crever, mais rude, austère, fière. J’ai récupéré un vieil avion et je vole comme un fou. Cette année, peut-être aurai-je le courage de revoir l’Europe (pas sûr!). En ce cas, je serais heureux de te revoir. De loin, je t’embrasse. A tout à l’heure » … Et de fait, il revient en Europe, pour y décédé, à Bobigny, le 09 octobre 1978. Au cimetière d’Atuona, selon ses souhaits, sa tombe est la voisine de celle de Gaughin.
… Et le Commissaire de l’Exposition, David Aguilar, Chargé en Chef des Collections du Musée, de nous montrer le passeport d’un autre Belge, Hugo Claus, qui présente son recueil de poèmes intitulé « Fiesta », inspiré par un séjour au Mexique, où s’oppose l’excessive dévotion du peuple et la lourde criminalité, consécutive à la pauvreté. Egalement présente, une brochure touristique de Chichen Itza, Yucatan, portant une inscription manuscrite de l’écrivain, qui lui vaut d’être exposée. Georges Simenon, lui, termine ainsi sa lettre, rédigée de Tucson, Arizona, le 1er septembre 1949, à l’adresse de Raymond Queneau : « Votre lettre m’a cherché à quelques-unes de mes adresses depuis 1945, à savoir au Canada, New York, la Floride et, enfin, Tucson ».
Mais revenons à Pierre Loti et à description du Japon, dans sa lettre à Hortense Howland : « pays qui n’est que bizarre, qui manque de toute noblesse, de toute grandeur, qui est à l’excès maniéré et précieux, jusqu’en ses montagnes et ses arbres ». En escale, à Nagasaki, il expérimente une possibilité japonaise, en épousant, … sous contrat d’un mois, renouvelable, Okané-San, rebaptisée Kikou-San, âgée de 18 ans. De retour du « pays du soleil levant », en 1887, il écrit son célèbre « Madame Chrisanthème », traduction française de … « Kikou-San »!
L’Inde est, bien sûr, évoquée. Mais quelle différence entre celle, peu réaliste, décrite par Rudyard Kipling, dans son « Livre de la Jungle » (Bombay, 1865), dont une très belle édition est présentée en vitrine (Londres, 1936), et celle, telle que ressentie par l’anthropologue Claude Levi Strauss qui, mandaté par l' »UNESCO », décrit à André Breton, en 1950, sur une carte postale, la splendeur du temple jaïn de Pareshnath (« Ce temple, construit en 1867, est tout en mosaïque de glace et de verre colorié ») qu’il oppose, dans son ouvrage « Tristes Tropiques », à l’authentique misère indienne, tout en appréciant son voyage dans l’Est du pays : « dix jours merveilleux chez les tribus de la frontière de l’Assam ».
Quant à Ernest Hemingway, il décrit, dans « Les vertes Collines d’Afrique », sa rencontre avec les « Masaïs », au Kénya et en Tanzanie, durant l’hiver 1953-1954. Sur un papier à entête de l’hôtel « Ambos Mundos », à San Francisco de Paula, Cuba, le 07 février 1943, il écrit à son ami George Brown : « Je n’ai pas écrit un mot depuis août dernier. Je ne sais pas ce que l’on va faire pour gagner de l’argent cette année. Les mangues, peut-être ».
Notons encore Maurice Herzog, ancien Secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, ayant atteint le sommet de l' »Anapurna » (8091 m), au Népal, le 03 juin 1950, écrivant, un an plus tard, dans « Anapurnapre – Premier 8000 » ( Ed. « Arthaud ») : « c’est le sommet! … Joie immense pour les alpinistes que de réaliser un rêve merveilleux … Poignant contraste de cette nature gigantesque, hostile, agressive et de ces hommes frêles et épuisés, minuscules …Les pieds et les mains gèlent, deviennent comme du bois. Le moindre effort coûte un trésor d’énergie ».
Des sommets enneigés, nous plongeons dans les Océans, avec le Commandant Jaques-Yves Cousteau et son navire océanographique « Calypso », parmi les récifs coralliens de la Mer Rouge, sans oublier le point le plus froid de notre planète, l’Antarctique, avec Paul-Emile Victor. Avec eux, ce « Tour du monde en 80 Lettres » se termine. Concluons donc avec Jules Verne : « Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli en quatre-vingt jours ce voyage au bout du monde …Mais après? « Qu’avait-il gagné à ce déplacement? Qu’avait-il rapporté de ce voyage? Rien, dira-t-on! Rien, soit, si ce n’est une charmante femme, qui … le rendit le plus heureux des hommes. En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde ». …
Bon voyage à tous!
Prix d’entrée : 07 et 05€00 (enseignants : gratuité), incluant le prêt d’un intéressant guide. Ouvert du mardi au vendredi, de 10 à 18h.00. Le dimanche 27 avril, à l’occasion de la Fête du Patrimoine des Flandres et de Bruxelles, visites guidées gratuites de 45′, en français, à 12h.00 et à 15h.00 (en néerlandais, à 11h.00 et 14h.00). Pour plus de renseignements : http://www.mlmb.be.
Yves Calbert.


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