« Canicule », Autopsie d’une Oeuvre, au « Centre belge de la Bande dessinée »

Répondant à une demande du « Centre Belge de la Bande Dessinée », « Baru » (Hervé Baruela/Fr./°1947), choisi en sa qualité d’auteur complet (écriture du scénario et des dialogues, découpage, réalisation de la mise en scène et des dessins, coloriage), a conservé minutieusement tous les documents relatifs à la réalisation de son dernier album, « Canicule » (Ed. « Casterman »/112 p./2013), inspiré du roman de Jean Vautrin (Fr./°1933), nous contant l’histoire d’un gangster américain, Jimmy Cobb, qui, traqué, après un casse, échoue dans une ferme isolée, au milieu de nulle part.
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Jusqu’au 24 août, cette exposition inédite, nous plongeant au coeur de la réalisation d’une bande dessinée, est à découvrir au N° 20, de la rue des Sables. Comme l’écrit Jean-Claude De la Royère, commissaire de cette expo, « Chez ce dessinateur, résolument expressionniste, pas de plongées ou de contre-plongées, pas de travellings ou de flous artistiques. Sa narration est frontale, l’action se déroule à hauteur d’yeux, on en prend plein le gueule »!
Dans une superbe scénographie, présentant cette BD, en livres ouverts au format géant, « Baru » s’exprime : « … il n’y a rien de tel que la frontalité. Donc pratiquement, toutes mes vues, tous les décors sont comme cela : à plat. Il n’y a pas de profondeur, il n’y a pas de possibilité de s’échapper de cet endroit là, de cette histoire là. De toute façon, je me suis rendu compte que j’utilisais de plus en plus les vues frontales : ça concourt à la théâtralité de ce qu’on est en train de faire ».
« La fixité de l’image provoque une relation quasiment hypnotique du lecteur avec l’image (qui) doit être une invitation à entrer dedans. On a une relation avec l’image fixe qui n’a rien à voir avec l’image qui bouge. En tant que lecteur, on est condamné à entrer dedans, et à ce moment là, elle cesse d’être immobile et elle est tout simplement une expérience émotionnelle. L’image fixe a une puissance que l’image animée n’a pas. Et paradoxalement, c’est le reproche qu’on lui fait, comme si c’était un handicap d’être fixe par rapport au cinéma. Or c’est une richesse et une profondeur beaucoup plus conséquente que celle de l’image cinématographique ».
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« Pour moi, le style, c’est une fausse question, …, c’est la somme de toutes les hésitations, les erreurs et des détournements qui font que tu en arrives à représenter les choses comme tu les représentes ». N’aimant pas les récitatifs abusifs, il poursuit :(Pourquoi) « devoir mettre des textes chiants. Je trouve que ce genre de bouillie nuit à l’image et à l’efficacité de la bande dessinée. Ca veut dire qu’on ne fait pas confiance à l’image pour dire ce qu’elle a à dire ».
… « Les images disent tout, et disent aussi le bruit. C’est basé sur une connivence avec le lecteur… Il sait que quand il y a un revolver avec une flamme, il y a un bruit… Quand il lit une bande dessinée, il ne voit pas « pan! », mais il entend le coup de feu ». En fait, Baru se contente d’écrire, dans une case, un petit « clac ». « C’est un tout petit « clac », il n’est pas pâteux dans l’écriture, il est très fort ». En outre, il présente, à sa façon,  chacun de ses personnages. Ainsi, il écrit : « Horace, c’est un costaud, c’est une bête. Mais une bête roublarde, une bête douée de l’intelligence madrée des gens qui ne cessent de tromper leur monde »…
Quant au décor, voici comment il le ressent : « Il faut créer des conditions pour que le destin soit inexorable. Et je crois que le champ de blé, c’est à dire quasiment le désert, renforcé par l’omniprésence du soleil qui cogne, je trouve que c’est vraiment excellentissime au point de vue de l’idée, du concept ».
Du roman de Vautrin, à l’origine de sa BD, il écrit : « Tout son travail est une invitation à réagir contre (le) pire, simplement en étant un peu civilisé. En fait, ce qui manque à ces gens, enfermés dans leur univers clos et stupide, c’est la « civilité », au sens de « civilisation », c’est à dire de respect de l’autre. A partir du moment où il n’y aucune morale, il n’y a aucun frein et les gens se vautrent dans le pire dont ils sont capables ».
Dans différentes vitrines, nous trouvons son carnet d’écriture du scénario, nombre de crayonnés et d’originaux réalistes, parfois assez crus, comme ce personnage, dessiné de face, urinant dans un évier… Mais n’oublions surtout pas de visionner un court métrage d’une trentaine de minutes, « Génération Baru », présentant ses travaux antérieurs, tels « Quéquette Blues » (Ed. « Dargaud »/1984; Ed. « Casterman »/2005), « L’Autoroute du Soleil » (« Casterman »/1995 & 2002), « Les Années Spoutnik » (Ed. « Casterman »/1999), … « Dino », sur scène, Gille Bonizio y exprime son ressenti, confirmant l’exactitude des lieux, à Villerupt, pour « La Piscine de Micheville » (Ed. « Dargaud »/1985; Ed. « Albin Michel »/1993), son usine rasée, ses fenêtres murées, … Des BD décrivant le milieu ouvrier dont « Baru » est originaire, avec ses cafés proposant juke-box, billard électrique et distributeur de cacahuètes, sa culture « rock and roll », … Auteur complet, dès ses débuts, pour « Pilote » et « A suivre », nous l’entendons dire, à la « Petit Gibus » (de « La Guerre des Boutons ») : « Si j’avais su, j’aurais pas fait de BD »! … Que cela aurait été décevant pour les amateurs de bandes dessinées de grande qualité! … Alors, n’hésitez pas, courez découvrir le travail de « Baru », au « CBBD »! …
A découvrir, également, à la « Gallery », jusqu’au 31 août : « L’Ile carrément perdue », de Luc Crombeecke (°1961) et « Sti » (Ronan Lefebvre/°1974), où dans un rêve de pirate, l’on retrouve quelques « Schtroumpfs » et « Gargamel » dessinés par Luc Crombeecke.
N’oublions pas, non plus, les « 100 Ans de la BD dans les Balkans, une Bande dessinée en Résistance », jusqu’au 16 novembre. une exposition au sujet de laquelle nous reviendrons dans les prochains jours.
Ouverture du mardi au dimanche, de 10 à 18h. Prix d’entrées pour les collections permanentes et les trois expositions temporaires : 08€ (12-18, étudiants avec cartes « ISIC », + de 65 ans : 06€; – de 12 ans : 03€).
Yves Calbert,
avec extraits des textes de « Baru ».

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