14-18, A NAMUR

A Namur, jusqu’au 05 janvier inclus, en complément à l’exposition consacrée à George Grosz (cfr. article précédent), au « Musée Félicien Rops », la Province de Namur propose trois autres expositions en rapport avec la « grande guerre », dans sa « Maison de la Culture ».

© Otto Dix, « La Guerre, peloton montant à l’assaut sous les gaz 1924 »

La plus marquante est celle se rapportant à l’oeuvre d’Otto Dix (1891-1969), au 1er étage. Nous nous trouvons, ici, face à 50 eaux-fortes, publiées en 1924, au sein de son portfolio « Der Krieg » (« La Guerre »). S’étant engagé comme volontaire, en 1914, il écrivit : « Des poux, des rats, des barbelés, des puces, des grenades, des bombes, des trous d’obus, des cadavres, du sang, de l’eau-de-vie, des souris, des chats, des gaz, des canons, de la boue, des balles, des tirs de mortiers, du feu, de l’acier, c’est ça la guerre! Et à ses détracteurs, il répondait : « C’était comme ça et pas autrement »!

Evoquant Otto Dix, Vincent Cartuyvels écrit : « Il nous fait toucher des chairs ouvertes, des cadavres décomposés, des animaux éventrés, des corps empalés parmi les barbelés. Ailleurs, le « yo lo vi » de Goya, repris par sa main, nous dessine des ruines calcinées, des cratères d’un désert lunaire, des soldats ivres, des prostituées obèses ou des survivants hébétés, en guenille, aux visages troués et mal recousus, résidus d’une humanité déchue par l’ horreur imbécile de cette guerre … Sa narration est proche de la caricature de presse, plongée dans un clair obscur tragique maîtrisant toutes les nuances de l’eau-forte ».

Parmi les eaux-fortes exposées , citons : « Peloton montant à l’Assaut sous les Gaz », illustrant le catalogue, ainsi que l’affiche et les « flyers » présentant cette intéressante exposition et présentant des soldats qui, avec leurs masques à gaz, semblent être des créatures d’une autre planète. Et encore : « Mort dans la sape », soldat assis, en état de décomposition avancée, son casque sur la tête et son fusil à l’épaule; « Cadavre dans les Barbelés », soldat qui sera regretté chez lui, mais n’est qu’un parmi tant d’autres; « Crâne », d’où sortent de nombreux vers de terre; « Greffe », essais peu concluent d’une reconstitution de visage; « Détachement de Mitrailleuses à l’Assaut », soldats à l’attaque piétinant une montagne de cadavres de collègues tombés au combat; ou encore « Vu sur les Pentes de Clèry-sur-Somme », sorte de dialogue entre deux victimes, de l’herbe poussant dans le cuir chevelu de l’un d’eux.

Notons aussi son « Lens sous les Bombes », un biplan allié attaquant en rase motte, sans aucun égard pour la population civile plongée dans l’effroi, l’ennemi devant être anéanti, quelqu’en soit le prix;  sa  » « Folle de Sainte-Marie-à-Py », montrant une mère désemparée, voulant donner le sein à son enfant, tué d’une balle dans la tête; ou encore diverses eaux-fortes évoquant la prostitution, telles « Matelots à Anvers », « Soldat du Front à Bruxelles » ou « En Visite à Madame Germaine à Méricourt ».

Concernant ce portfolio, par ailleurs considéré, avec « Les Désastres », de Francisco Goya, comme le témoignage le plus émouvant sur et contre la guerre, notons ce qui fut écrit dans la « Südddeutsche Zeitung » : « Il n’existe dans l’art contemporain aucune oeuvre représentant avec la même intensité et la même spontanéité le visage apocalyptique et la grimace brute de la guerre. La matérialité de ces visages serait insupportable si une grande force créatrice n’avait fixé l’horreur dans des formes artistiques ».

A ce même étage, côté confluent, nous découvrons un travail particulier, celui réalisé par l’un de nos plus talentueux photographes contemporains, Dirk Braeckman (né en 1958). Pour la première fois, il a accepté d’exposer une sélection de 12 tirages d’anciens négatifs, retravaillés en 1986, de photographies réalisées dans les tranchées, par un soldat, photographe amateur anonyme. Ainsi, deux regards se croisent, celui de ce militaire nous révélant la guerre sur le front et celui de Dirk Braeckman, qui conjugue la force du témoignage de l’époque et son regard d’artiste contemporain.

Présent au vernissage de presse, l’artiste, modeste, nous explique qu’il a choisi de coucher les photographies, côte à côte, sur un long présentoir, posé au centre de la salle d’exposition, fort à propos placée dans la pénombre. « Ce ne sont pas mes photos et je les considère comme des documents. Dès lors,  je ne me donne pas le droit de les accrocher aux murs. C’est d’ailleurs pour cette raison, par respect de ce soldat, photographe amateur, ces négatifs ne m’appartenant pas, que ce travail est resté 27 ans dans mes tiroirs », nous dit-il. De même, le catalogue est dédié à « Anonyme /// Dirk Braeckman ».

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© Dirk Braeckman, gestreckt

« En fait, c’est un ami qui m’apporta, un jour, une petite boîte en bois qu’il avait acheté sur un marché aux puces, celle-ci contenant des négatifs révélant la vie dans les tranchées, il y a près de cent ans », poursuit-il. A propos des négatifs, il ajoute : « La guerre, les états généraux, les journaux n’avait pas besoin de ce genre de photographies. Eux, ils avaient besoin d’action, de soldats qui tirent, d’explosions, d’exploits, mais pas de gens qui semblent à l’aise. C’est justement ce qui m’a attiré, cette différence de propos entre la grande et la petite histoire ».

Dans le catalogue bilingue français-néerlandais, Xavier Canonne, directeur du musée de la photographie de Charleroi, écrit : « J’apprécie que Braeckman soit par trois fois revenu sur un même négatif, le traitant différemment. L’on est ici proche des états de la gravure, non dans leur succession, mais dans les possibilités qu’offre l’image : là les visages apparaissent, ici ils se perdent au profit d’une carte que déplient des officiers moustachus assis sous les arbres. … L’image ne saisit pas d’emblée, elle sourd comme l’eau d’un puits qu’il faut longuement contempler pour en éprouver la profondeur, l’épaisseur ».

Au rez-de-chaussée, une troisième exposition nous attend. Ici, il s’agit de simples cartes postales relatant « La Guerre à Namur », éditées à l’époque, durant la guerre. L’intérêt réside dans l’accrochage d’agrandissements de quelques-unes. Ainsi, l’on peut mieux voir, sur l’un d’eux,  l’expression des visages de prisonniers français marchant en rangs dans une rue namuroise, et ceux des habitants les regardant passer. L’occasion, aussi, de découvrir l’actuelle capitale wallonne, dont son ancien hôtel de ville, agrémenter de son kiosque à musique, telle qu’elle était à l’époque de l’armistice, en 1914.

Cette dernière exposition est accessible gratuitement. Pour les deux autres, le droit d’accès est de 5€00 (2€50 en prix réduit, gratuité pour les moins de 12 ans et les « article 27 », incluant également l’entrée au « Musée Félicien Rops », pour l’exposition consacrée à Gerges Grosz. A noter que les catalogues des deux principales expositions de la « Maison de la Culture », édités par « Pandora Publishers », avec des textes en français et en néerlandais (190p. pour « Otto Dix » et 64 p. pour « Anomyme et Dirk Braeckman), sont en vente au 1er étage, dans la salle consacrée à Dirk Braeckman.

Yves Calbert.

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